Les pirates à la rescousse des scientifiques

"Leurs œufs [...] sont trouvés en telle quantité le long des plages sableuses de ces régions que, s'ils n'étaient détruits fréquemment par les oiseaux, la mer regorgerait de tortues [...] Et de fait, des navires en perdition ont souvent retrouvé leur chemin grâce au bruit des tortues nageant dans cette direction, et sont arrivés à ces îles".

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University of Michigan
Récits du flibustier Alexandre Olivier Exquemelin, 1684.
Image d'Early English Books Online
publiée avec la permission de ProQuest Information et Learning Company.

Ce texte, qui donne aux spécialistes actuels de l'écologie des indications sur la faune marine d'il y a plus de 330 ans, est extrait des notes prises par un explorateur très spécial... puisqu'il s'agit du pirate Alexandre Olivier Exquemelin, flibustier (nom donné aux pirates des mers d'Amérique aux XVIIe et XVIIIe siècles) dans la mer des Caraïbes vers 1670.

Les journaux de bord des pirates ne sont pas les seuls documents inattendus que consultent les écologistes scientifiques pour se faire une idée de la vie marine au fil de l'histoire, il y a aussi les livres de cuisine médiévale, les études archéologiques de dépôts d'ordures, les menus de restaurants...

Cette recherche d'informations tous azimuts s'inscrit dans un vaste programme de recensement de la vie marine (the census of marine life), une initiative qui regroupe les chercheurs de 70 pays et prévoit sur une période de 10 ans d'évaluer et expliquer la diversité, la distribution et l'abondance de la vie marine dans les océans, dans le passé, le présent et le futur.

Répondre aux trois questions : "qu'est-ce qui a vécu, qui vit et qui vivra dans les océans ?" permettra d'identifier les espèces en danger, les zones de reproduction et ainsi de définir des stratégies pour le maintien de la vie marine. En outre, on estime à plusieurs milliers les espèces marines non encore décrites, et qui pourraient être utilisées comme composés dans la pharmacie ou d'autres industries. Une meilleure connaissance de la vie marine au fil du temps apportera également des informations précieuses sur les changements de climat et divers phénomènes comme l'évolution, l'extinction et la migration des espèces.

Le recensement prévoit trois parties : une partie "historique" qui décrit ce qu'il y avait dans les océans, une partie "exploration" qui répertorie ce qui existe dans les océans actuels ; la troisième partie découle de l'analyse combinée des deux parties précédentes et a pour objectif de prédire ce qui vivra dans les océans. Pour la partie historique, les chercheurs se transforment en détectives en écologie marine : ils écument les archives, les musées, les rapports archéologiques et paléontologiques. Cette approche est innovante et corrige la "myopie historique" de cette discipline, qui souvent fonde ses conclusions sur des études reposant uniquement sur l'analyse des décennies récentes. On apprend ainsi dans les vieux livres de recettes que l'esturgeon a été un plat commun, accessible à tous. Puis vers le XIVe siècle, il était devenu si rare qu'on ne le retrouvait plus qu'à la table des rois ; les livres de recettes en proposaient alors des substituts comme le veau... Pêche intensive, constructions de barrages ou de digues empêchant la migration de frai ont été responsables de l'effondrement de la population d'esturgeons. Les analyses historiques montrent l'abondance passée d'autres espèces, comme la morue dont la population aurait été divisée par 100 en 150 ans. Encore 200 ans auparavant, en 1623, l'abondance était telle qu'une heure suffisait pour pêcher plus d'une centaine de très grosses morues dans l'Atlantique.

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The Old Fishing Photos Gallery
Trophées de pêche : thons rouges, en voie d'extinction. 1935.
Photo courtesy of AntiqueFishingReels.com

Si ces documents peuvent paraître anecdotiques, les chercheurs considèrent qu'ils sont cependant scientifiquement valables et apportent des informations écologiques importantes sur le passé. C'est une nouvelle manière de voir le monde qui, si elle est comprise et acceptée, permettra peut-être d'aider à conserver la biodiversité des océans.

Tant que le vent pousse la frégate,
'y a du bon temps pour les pirates.
Tant que la mer est par-dessous,
C'est le corsaire qui tient le bon bout !
Ho-hisse-ho ! Pavillon noir ! Ho-hisse-ho ! Pavillon haut !
Le chant du pirate, Edith Piaf
Publié le - Mis à jour le 03-03-2016

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