La vie dans les abysses

Dans les profondeurs marines où règnent le froid et les ténèbres, toute vie semble exclue. Et pourtant...

La Terre, recouverte d'eau à 80%, recèle au fond de ses océans de nombreux secrets. Au delà de 1 000 m de profondeur, la lumière ne perce plus les ténèbres, on entre dans la zone abyssale qui peut atteindre jusqu'à 10 900 m dans la fosse des Mariannes. Il fait froid, il fait noir, la pression est écrasante. Quelle faune peut vivre dans ces conditions extrêmes ? Alors, désertiques, ces abysses ?... pas vraiment !

Image Contenu

Si la vie s'y fait plus rare, les créatures qui hantent ces lieux prennent des aspects monstrueux : bouches disproportionnées, dents extrêmement aiguisées, yeux démesurés et globuleux, dos hérissé d'antennes... Certaines espèces, capables de vivre également dans les eaux moins profondes, comme les grenadiers, les murènes et les cérates, semblent atteintes de gigantisme. Le poisson lanterne, très abondant, a des habitudes étranges : agitant au-dessus de sa tête un leurre lumineux, il remonte lentement chaque soir de 1 700 m à 100 m de profondeur. Le poisson dragon nage tous feux allumés, créant sa propre lumière par bioluminescence. Le calamar géant aveugle ses proies à l'aide de flashes lumineux, avant de fondre sur elles pour les avaler. Sur le plancher océanique, de nombreux invertébrés carnivores, comme les amphipodes, les crevettes et autres crustacées, se nourrissent des dépouilles. L'éboueur le plus efficace est le « concombre de mer » (holothurie noire), gros boudin charnu à l'orifice buccal plein de tentacules. S'il représente 90% de la faune à 8000 m, on peut le retrouver à toutes les profondeurs.

Mais le plus stupéfiant, ce sont les "oasis" des abysses ! Au milieu d'étendues désolées, des zones grouillantes de vie abritent des communautés extravagantes. Entrevues pour la première fois en 1977, elles furent un choc pour le monde scientifique. La vie dans ces noirceurs abyssales ? Les sources hydrothermales allaient fournir la clé de l'énigme. Semblables aux geysers, elles rejettent du sol volcanique l'eau de mer réchauffée et enrichie de métaux et d'éléments chimiques (hydrogène sulfuré, fer...) qui, au contact de l'eau glaciale, précipitent, forment d'épais panaches de fumée noire et s'accumulent en de véritables tours sous-marines.

Une faune étrange colonise ces "usines chimiques" : crabes, pieuvres, poissons étranges, organismes munis de boucliers en forme de tubes, de carapaces ou de coquilles immenses ; vers gigantesques de 2 m de long, vers s'entourant de mucus pour emprisonner les éléments toxiques, vers tubicoles (riftia) dépourvus de système digestif, de bouche et d'anus, dont le corps est réduit à un sac où pullulent des bactéries.

Les vers de Pompéi, vivant sous la pluie de cendres des cheminées actives, cultivent des bactéries sur tout leur corps. Encore plus étranges, les archées (archaea), qui présentent une croissance maximum à 105°C, ce qui constitue un record parmi les microorganismes ultra-thermophiles. Toutes ces bactéries présentes partout... voilà l'indice pour résoudre l'énigme ! Si la photosynthèse est impossible, alors, ce sera la chimiosynthèse ! Dans la photosynthèse, le Soleil, source d'énergie, active la photolyse de l'eau qui permet de transformer le "carbone inorganique" du dioxyde de carbone (CO2) en "carbone organique" du sucre (glucose), indispensable à la vie. Dans la chimiosynthèse, ce sont les bactéries qui, en "cassant" les molécules de sulfure d'hydrogène rejetées par les sources d'eau chaude, tirent l'énergie nécessaire pour transformer le CO2 en sucre. L'énergie ici n'est donc plus le soleil mais l'oxydation des éléments. Les bactéries forment ainsi le premier maillon de la chaîne alimentaire de cet écosystème exubérant.

De nombreux horizons s'ouvrent. Non seulement ces découvertes conduisent à de nouveaux produits dans les recherches biomédicales et dans l'industrie de l'agro-alimentaire. Mais aussi, démontrant que la vie sur Terre s'est adaptée à des conditions très variées et extrêmes, elles donnent lieu à des scénarios possibles pour l'origine de la vie et d'une vie "ailleurs", que l'on pourrait trouver dans les profondeurs des océans gelés d'autres planètes... spéculations dignes de la science fiction ou nouveaux défis pour les scientifiques ?

La mer n'est pas la mer...
C'est un gouffre sans fond
Qui avale les garçons
Par les matins trop clairs...
La mer n'est pas la mer, Félix Leclerc
Publié le - Mis à jour le 03-03-2016

Recommandations