Le goût aristocratique et royal pour la danse à l'époque de Rameau

Rameau est donc attaqué comme le dernier, et sans doute le plus brillant, représentant du spectacle lyrique « à la française » des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce type de spectacle est issu de divertissements en vogue à la fin du XVIe siècle qu’on appelle « ballets de cour ». À l’époque, la danse fait pleinement partie de l’éducation aristocratique. Elle est un art du maintien et favorise le goût du paraître, composante majeure de la sensibilité baroque. Elle est valorisée dans de grandes festivités (mariages, réceptions d’ambassadeurs…) où les princes se donnent en spectacle. Le ballet de cour proprement dit est le fruit de l’évolution des mascarades et momeries (de l’ancien français momer, « se déguiser ») de la Renaissance vers une forme structurée autour d’une action où danse, chant, déclamation, pantomime se déploient dans un faste de décors, de masques et de costumes.

Le plus célèbre, sinon le premier, de ces spectacles est le Ballet comique de la reine. Il est créé en 1581 par Balthasar de Beaujoyeulx, d’origine piémontaise, maître à danser, chorégraphe et organisateur des fêtes à la cour des Valois (Henri II, Charles IX, Henri III). Pour ce ballet donné le 15 octobre 1581 au palais du Louvre, l’artiste a imaginé un spectacle colossal : cinq heures durant lesquelles se mêlent danse, poésie, musique (instrumentale et vocale), peinture (les décors) et art du costume, suivant une continuité dramatique assez lâche autour d’un motif unique, les enchantements (autant dire les maléfices) de la magicienne Circé, figure de la mythologie grecque. Il s’agit donc d’une tentative d’art total, cherchant à équilibrer et à harmoniser différentes formes d’expression. Beaujoyeulx écrit : « Il ne faut pas tout attribuer au ballet sans faire tort à la comédie… Ainsi, j’ai animé et fait parler le ballet et résonner la comédie et, y ajoutant plusieurs rares et riches représentations et ornements, je puis dire avoir contenté en un corps bien proportionné l’œil, l’oreille et l’entendement. » Pour nous raconter le triomphe puis la défaite de Circé, il fait se succéder des intermèdes chantés par des solistes et des chœurs, des passages chorégraphiques, des entrées de chars soutenant d’énormes éléments de décor (une fontaine) ou tirés par un dragon, des pantomimes muettes, des moments déclamés, des apparitions surnaturelles de nuages portant des divinités.

Dans le prolongement de cette œuvre inaugurale, le ballet de cour devient, en France, le spectacle aristocratique par excellence. Il inspire plusieurs milliers de créations entre la fin du XVe siècle et 1670. Les sujets sont librement développés autour d’un thème mythologique, épico-romanesque (le Roland furieux de l’Arioste, la Jérusalem délivrée du Tasse), allégorique ou burlesque. La danse est simple, n’exige pas de virtuosité particulière, utilisant de nombreux mouvements de marche et des déplacements face au public. Les princes qui participent à ces divertissements se mêlent aux artistes professionnels, danseurs, acrobates et chanteurs. Si le roi lui-même monte sur scène, c’est à la fois par plaisir et pour des raisons plus politiques : le ballet de cour est un instrument de propagande, le monarque absolu y est célébré dans toute sa majesté et sa gloire naissante. Ainsi, dans le Ballet de la nuit (1653), Louis XIV, qui est alors encore un jeune homme, apparaît lors du finale, grâce à une machinerie, sous la forme d’un soleil levant. Il tiendra ce rôle dans les ballets jusqu’à sa retraite de danseur en 1670, à l’âge de 32 ans.

Retrouvez le dossier complet dans le n°8 de L’Éléphant, la revue de culture générale, octobre 2014.

 

Publié le - Mis à jour le 03-03-2016

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