Entretien avec José Jover

José Jover nous a fait un peu de place au milieu de son emploi du temps, de ses piles de livres et de ses paperasses. Et d'emblée, il revient sur son parcours...

"J'ai un copain, ex-ministre de l'enseignement professionnel, qui a écrit dans Mon Album de l'Immigration en France: "...je n'ai pas de racines, j'ai des jambes !.." J’aime cette idée. Cela ne veut pas dire renier son identité et sa culture, bien au contraire ! Cela veut signifier : aller à la rencontre des autres, tous les autres.

J’ai monté une maison d’édition pour mettre en pratique les choses qui me tenaient à cœur depuis longtemps. Qu’est-ce qu’on trouve dans mon catalogue ? Des fictions qui parlent de solitude, d’exil, du rapport homme/femme, de l’intégration.

Je suis moi-même immigré. J’ai grandi dans un quartier dit "populaire", à Toulon, où j’ai rencontré les frères Boudjellal, Fari (1) et mourad (2). j’ai obtenu ma carte de séjour quand je suis entré dans le monde du travail et là j’ai commencé à voir, lire, entendre certaines choses. par exemple, sur ma carte de travail, il y avait écrit : "peut travailler dans le département des alpes-maritimes mais ne peut pas y résider." On était en 1973.

Je n’avais pas mon bac et j’étais ouvrier au chantier naval de la Ciotat. J’avais envie de tenter les Beaux-Arts de Paris. On me prenait pour un fou, j’ai été admis avec mention. Et là, arrivé à Paris (juste après avoir obtenu ma naturalisation dans le sud), je passe dans un autre monde, universitaire. Mon parcours me permet donc de bien considérer toutes les histoires d’immigration et  d’intégration.

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Venons en alors à Mon album de l’immigration en France. J’en relis l’argumentaire : "Cet album, à la fois pédagogique et très ludique, retrace l’histoire de l’immigration en France au XXe siècle, à la lumière des témoignages et réflexions d’écrivains, d’hommes politiques, d’artistes et de citoyens issus de l’immigration.

Image ContenuCet ouvrage s’adresse aux enfants à partir de dix ans et à leurs familles, il leur permettra de balayer les idées reçues, de mieux comprendre l’immigration, de découvrir l’histoire de ceux qui  les entourent, de leurs parents, leurs grands-parents venus d’ailleurs, de très loin parfois, et qui font la richesse de la France d’aujourd’hui.

Très actuel, il aborde de façon très accessible les questions liées à l’immigration aujourd’hui : les banlieues, le droit de vote, les sans-papiers, l’école pour tous..."

Est-ce une commande d’une institution ?

Mon album de l’immigration en France  ? Il s’est imposé de lui-même ! Et au contraire, quand la première édition est sortie, en 2001, le CNDP a trouvé que le terme "immigration" mis en relief dans le titre était trop direct, qu’il fallait un mot qui suggère plus qu’il ne dit. Donc ils ont refusé de le recommander. Il y a des vérités et des enseignements historiques derrière ce mot, il était hors de question d’employer un terme "cache-misère". Un mois après le bouleversement causé par le deuxième tour des élections de 2002, ils sont revenus et l’ont recommandé. Le FALCID nous a donné une aide, la RTBF, France Inter, le site Ricochet,  l’émission "Les Maternelles", une multitude d’associations et de villes l’ont soutenu.

Vous avez fait appel à un collectif d’auteurs. Qu’est-ce qui les relie ?

J’ai fait appel à des voix différentes mais toutes issues de l’immigration. J’ai privilégié des gens qui ont réussi et qui ont un discours, une émotion à transmettre à travers leur parcours.

L’immigration, ce n’est pas que des chiffres de l’INSEE ! On a tendance à mettre des pourcentages sur des réalités physiques, sur des êtres humains. Je n’ai pas voulu mettre de gens qui ont réussi dans la chanson ou dans le sport, même si je reconnais que Zidane a beaucoup fait pour ces questions : le symbole de ses deux buts marqués en finale de la Coupe du monde contre le Brésil est tellement puissant !

Mais fondamentalement, là, on est en train de parler d’une nation, d’éducation, de valeurs, et on ne peut pas attacher des valeurs qu’à des choses qui sont de l’ordre de l’extraordinaire. J’ai fait ce livre pour parler à tous les enfants et à leur famille, c’est pour ça que j’ai mis en fin d’ouvrage les textes de lois concernant les immigrés.

Ce livre déploie une "armada" iconographique de qualité, mêlant toutes sortes d’illustrations : reproductions d’affiches, de cartes postales, de gravures, dessins de BD, photos... On le constate d’une façon générale dans votre catalogue, vous avez choisi de faire une grande place à l’image, et ce également dans la transmission de notions citoyennes aux jeunes générations…

L’iconographie de cet album relève d’une recherche. J’y ai attaché de l’importance parce que ça rejoint ma conviction : le langage des images. "L’image est le message" a dit un philosophe canadien, Herbert Marshall McLuhan, et ça reste vrai. Surtout depuis l’avènement de l’Internet. Il faut éduquer l’enfant à la lecture de l’image.

J’anime des ateliers de projets pédagogiques. L’un d’eux porte sur "Lire des images". Cette thématique correspond au livre documentaire que j’aurais aimé faire dans la lignée de Mon album de l’immigration,  mais je n’ai eu pas les moyens financiers pour. J’aimerais vraiment faire ça pour attaquer un des sujets que Bourdieu a déjà exploré, la télévision, et plus largement sur la manipulation des masses par les mass médias. Il y a une véritable orchestration.

Et la place du texte ?

Tous les arts narratifs visuels, un opéra, une pièce de théâtre, un film, sont d’abord écrits. Un dessinateur, c’est avant tout un narrateur. Beaucoup de cinéastes (Kurosawa, Kubrick, Scorsese, Ozou, Fritz Lang) sont des dessinateurs, et des bons ! Le dessin, c’est instinctif et décomplexé. C’est pour ça que ça fonctionne bien avec les jeunes.

Je suis dessinateur de BD donc je suis dans l’image, mais c’est aussi pour ça que je suis dans le mot, dans le texte. Beaucoup de professeurs de français m’écrivent pour m’exposer leurs difficultés face à l’illettrisme des élèves.

Mes livres sont extrêmement écrits. Il y a beaucoup de textes. Des prescripteurs, enseignants et bibliothécaires, m’en ont souvent fait le reproche. C’est terrible ! Il faut savoir ce qu’on veut ! C’est en lisant que l’on acquiert du vocabulaire.  Quand on ne dispose plus seulement d’un mot, mais de cinq ou six, pour définir une chose, la pensée peut se développer et aller beaucoup plus loin. Image Contenu

Quels projets pour le capitaine de Tartamudo ?

Ce boulot d’éditeur, adjoint au travail de pédagogue et d’initiateur à la narration par la bande dessinée, c’est une vie de moine guerrier. J’arrive à maintenir le navire à flots. Fluctuat nec mergitur  ! On est confronté à des grands groupes qui sont des laminoirs. Ça ne veut pas dire qu’ils ne font pas des choses bien sur le plan éditorial ! J’appartiens à ceux qu’on appelle les "indépendants". Je préfère dire "éditeur propriétaire", ça dit ce que ça veut dire. J’en assume donc tous les risques.

Je n’ai plus le temps de dessiner, je ne fais plus que de l’édition, mais ça a quelque chose d’exaltant. Dans Les Temps Modernes, dans une scène caricaturant le Taylorisme, Charlot travaille dans une usine et passe sa journée à serrer des boulons. Mais à un moment, le rythme s’accélère et Charlot ne suit plus. Il devient à moitié fou et est emporté par la machine. On le voit en plan de coupe rentrer dans des engrenages. Pour le sortir de là, il suffit qu’on remette les engrenages à l’envers et il ressort par où il est entré. Si moi je fais ça, les engrenages me broient. Je ne peux plus reculer.

Image Contenuune maison d’édition, c’est un engagement total, sans porte de sortie. si ; il y en a une, c’est tout perdre. je vous invite plutôt à venir nous rejoindre le 30 mars pour la sortie de moussa et david, célébrée par la ville de bezons, dans le val d’oise (à "l’espace aragon") en "avant-première" de leur jumelage avec une ville palestinienne. Maurice Rasfjus sera là pour participer à un débat sur le conflit israélo-palestinien, et vous pourrez également nous retrouver au salon d’Auvers-sur-Oise, dès le lendemain.

Propos recueillis par Dorothée Copel, mars 2007.

Tartamudo sur Internet : http://www.tartamudo.fr

(1) L’auteur (entre autres) des bandes dessinées autour de la famille Slimani (L’Oud, Le Gourbi, Ramadan, la série Petit Polio…) et de la bande dessinée Le Chien à trois pattes.

(2) A la tête de la maison d’édition de bandes dessinées "Soleil" et "Futuropolis".

En partenariat avec Institut Charles Perraultinstitut charles perrault

l'institut international charles perrault est une association qui a un triple objectif de recherche, de formation et d'animation. Il propose notamment un programme international de recherche sur la littérature de jeunesse.

Publié le - Mis à jour le 02-11-2012

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