Détourner le conte

La transposition

Image Contenula transposition fait passer le conte dans une autre forme, un autre genre: pièce de théâtre, poème, bande dessinée, on trouve même des transpositions iconiques, sans texte, comme celles dont warja lavater (aux éditions maeght) a donné l’exemple dès les années soixante. transposer, c’est toujours détourner puisque c’est choisir, traduire et forcément trahir. en ce qui concerne les transpositions théâtrales, les éditions à vocation pédagogique, comme retz, s’emparent des contes du patrimoine pour en donner une version théâtralisée, souvent parodique et burlesque. Image Contenu Il s’agit de faire jouer les enfants avec les codes d’un genre, tout en désacralisant une histoire bien connue, comme dans le titre Cendrillon dépoussiérée, de S. Rominger (Retz, 2003). Plus ambitieuses, faisant preuve d’une véritable exigence, certaines collections proposent des pièces savamment construites - ou déconstruites - comme le Coup de Bleu de Bruno Castan (Les Editions théâtrales, 2001), qui réécrit La Barbe-Bleue en creusant les ellipses du conte source et en rejouant obsessionnellement la scène clé du retour de l’époux. Autre particularité de l’édition pour la jeunesse contemporaine, la répartition en genres et sous-genres à travers une multitude de collections qui permettent de décliner des versions policières ou fantastiques des contes traditionnels. Le Petit Buveur d’encre rouge d’Eric Sanvoisin (Nathan, 2000) et L’Etrange Monsieur Garou d’Ann Rocard (coll. Faim de loup, Père Castor Flammarion, 1997) sont des Petits Chaperons rouges qui penchent vers les histoires de vampires et de loups-garous. Bref, les contes sont accommodés à toutes les sauces pour toutes les recettes afin d’alimenter des lecteurs qu’on veut croire rétifs aux charmes des histoires anciennes.

La parodie

La parodie joue un rôle prépondérant dans les réécritures car elle s’insinue partout, et fait feu de tout bois. Image Contenu souvent réductrice, cédant à la facilité du grossissement et de la dérision, la parodie devient intéressante lorsqu’elle interroge la relation au modèle, et lui rend hommage tout en le remettant en question, comme romain gallo contre charles perrault de gérard moncomble (milan poche, coll. "polar", 1999), à la fois parodie des contes, pastiche du style des romans policiers - avec narrateur interpellant usant d’un langage argotique - et insertion de l’auteur source constitué personnage rival du héros. Cela se retrouve tant dans la narration, où il s’agit de résoudre des énigmes (le commissaire Perrault, personnage officiel, contre le détective privé Romain Gallo) que dans l’écriture, puisque l’un et l’autre vont donner leur version des faits. Les personnages ne sont pas seulement héros mais lecteurs et critiques du conte source. Les contes sont ici modernisés, soumis aux canons et au langage d’un sous-genre codifié, et mis en abyme dans le récit nouveau pour servir et de référence et de repoussoir. Le héros critique le style de Perrault mais lui concède des qualités, et incarne l’attitude de Gérard Moncomble lui-même, qui ne résiste pas au plaisir de reprendre les contes qu’il manipule à sa guise tout en s’inclinant devant leur ascendant.

La réappropriation

La réécriture-réappropriation apparaît comme une véritable création, celle où la part du littéraire est la plus forte : un auteur contemporain s’inspire du texte patrimonial pour proposer une œuvre originale et  personnelle. Image Contenu C’est ce mode supérieur du détournement qu’exploite Jean-Claude Mourlevat dans L’Enfant Océan (Pocket junior, 1999), roman qui transpose Le Petit Poucet dans le Quart monde contemporain. Jean-Claude Mourlevat dissimule le conte lorsqu’il propose un titre différent, énigmatique. Il masque le genre et inscrit la narration dans un contexte réaliste, daté, situé dans l’espace et dans le temps, loin du cadre indéfini du conte. Mais il dévoile son intention à travers citations, allusions ou références plus ou moins explicites, semées comme cailloux blancs pour retrouver la trace du conte source. Transposer l’aventure du Petit Poucet aujourd’hui permet de traduire et conduit à éclairer la situation inconcevable dans le conte source : comment des parents peuvent-ils être recrus de misère au point de décider d’abandonner leurs enfants dans la forêt ? Perrault avait sans doute pour cadre historique la grande famine de 1693 ; mais c’est d’une autre forme de misère que traite Mourlevat en situant son histoire dans une famille fruste, démunie, marginalisée par la pauvreté (où les institutions - donc l’école - sont méprisées), une de ces familles qui reçoit la visite de l’assistante sociale et des gendarmes. Dans cette famille, on ne parle pas de perdre les enfants au sens propre, mais on les abandonne symboliquement, sans ressources face à la forêt de la vie. Que reste-t-il du conte de Perrault dans ce roman contemporain ? Et peut-on encore parler de conte ? Certes, les deux textes relatent l’aventure d’un groupe d’enfants (trois couples de jumeaux et leur minuscule chef de bande) victimes de la pauvreté de leurs parents d’abord, puis de la brutalité du monde extérieur, qui, après les épreuves d’un voyage initiatique, retrouvent un cercle familial réconcilié. Les grandes lignes restent les mêmes. Mais le changement de genre renforce l’étoffe du conte par la dimension réaliste, le renvoi à notre monde, un jeu de piste référentiel à travers toute notre littérature, l’entrelacs des motivations qui enrichit des héros dépourvus de manichéisme, la polyphonie, la fin ouverte où Yann, sur le pont du bateau, rejoint enfin les promesses de son patronyme, Doutreleau.

* Par Christiane Pintado, enseignante à l’IUFM d’Aquitaine.

Publié le - Mis à jour le 03-05-2018

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