David Prud'homme : interview

David Prud'homme, éditions de l'AN 2

Les Editions de l'AN 2, basées à Angoulême, sont dirigées par Thierry Groensteen, théoricien célèbre de la bande dessinée. Nous l’avons rencontré en compagnie de David Prudhomme, auteurdeLa Farce de Maître Pathelin

 

Dans le catalogue des éditions de l'AN 2, La Farce de Maître Pathelin*, de David Prudhomme, est simplement placé à la rubrique "bandes dessinées". Cet album se distingue pourtant nettement des autres titres de la même rubrique. Aviez-vous l'intention de commencer avec ce titre une collection sur l'adaptation ?

J’avais eu l’idée, et le souhait, de créer une collection de bandes dessinées d’après des textes du répertoire théâtral français (classique ou contemporain). C’eût été le mariage de deux de mes grandes passions (j’ai joué en amateur pendant vingt-cinq ans). Et puis j’étais assez insatisfait de ce qui avait été fait jusque-là (notamment de la collection d’après Molière conçue par Jean Léturgie). Mon idée était que les dessinateurs devaient faire œuvre, non pas d’adaptateurs, mais de metteurs en scène. Proposer une lecture du texte qui s’apparente à une vraie proposition théâtrale, mais avec des moyens graphiques.

Est-ce David Pruhomme qui a eu l'initiative de vous proposer La Farce de Maître Pathelin ou êtes-vous à l'origine de ce choix ?

Image ContenuThierry Groensteen : Je n’ai malheureusement pas trouvé beaucoup d’écho auprès des dessinateurs que j’ai approchés. En règle générale, les auteurs de bande dessinée sont très cinéphiles mais n’ont aucune culture du spectacle vivant, et le théâtre leur fait peur. Le seul qui ait répondu favorablement fut David Prudhomme. C’est lui qui m’a proposé de travailler sur Pathelin, ce qui m’a aussitôt paru une excellente idée.

Cet album, en tant qu'objet, est particulièrement soigné (124 pages en bichromie, 25 X 27, cartonné). Pouvez-vous commenter ces choix ?

Thierry Groensteen : Le format carré est un reliquat de mon idée initiale, qui était de diviser chaque page en trois larges bandeaux, équivalents de l’ouverture d’un plateau scénique. Mais David tenait par ailleurs à un album assez luxueux, ce qui nous a manifestement beaucoup desservis en termes de ventes.

 

David Prud’homme, qu'est-ce qui vous a poussé à vouloir adapter en images une œuvre classique et plus particulièrement La Farce de Maître Pathelin ?
David Prud’homme : L’idée de mon éditeur était de faire que le théâtre puisse être un champ que la bande dessinée explore. Cette idée je la partage, et je crois les liens entre bande dessinée et théâtre au moins aussi forts que ceux qu'on tisse entre bande dessinée et cinéma.

Ce qui est intéressant dans l'idée d'adapter du théâtre en bande dessinée c’est de se concentrer sur le  jeu des personnages… intéressante aussi l'idée de la scène en tant que plateau.
Dans le théâtre, par essence, la question de l'interprétation est posée. On n'appelle donc pas à une lecture réflexe mais à un questionnement sur le jeu.

Une pièce est faite pour être jouée et la bande dessinée est un jeu, un jeu de construction...
Mon choix s'est porté sur La Farce de Maître Pathelin parceque j'ai un goût pour la farce en général (la farce est un condensé de l'absurdité du monde) et sur Pathelin en particulier parce que c'est une charge sur le pouvoir du langage.

Comment vous êtes-vous attaqué à ce texte ?

David Prud’homme : Je me suis appuyé sur les transcriptions anciennes, qui ont une musique particulière. Les traductions modernes ne la respectent pas et moi non plus je ne l'ai pas respectée, mais il y a quelques assonances que j'ai essayé de réintroduire dans la mesure de mes moyens et sans autre contrainte que mon goût. En autodidacte. Je n'ai aucune prétention sur ma transcription, qui n'est qu'une sorte de "syncrétisme" des différentes traductions qui existent et du texte original.

Cette farce n'est pas la première mais elle est la plus conséquente de l'époque. Elle est écrite à l'époque où le français se met en place et c'est drôle de voir que dans la pièce, les patois sont utilisés comme les signes de la régression, voire de la folie. On peut se demander s'il n'y a pas là quelque propagande pour le français...

Face aux gravures médiévales illustrant cette farce, vos personnages (animalisés pour certains) et vos décors ont une forte originalité et en même temps, ils évoquent parfaitement une ambiance de Moyen-Âge farcesque. Pouvez-vous commenter vos choix sur ce point ?

David Prud’homme : La pièce a été moult fois imprimée et publiée dès l'origine avec des illustrations. Les gravures sur bois qu'on connaît datent de ces éditions, en particulier de l’édition Pierre Levet (vers 1489). Ces gravures superbes ne traduisent pas le côté grotesque qui existe parallèlement dans l'illustration à cette époque où on trouve nombre de représentations où sont présentes des figures de monstres grotesques mi-animaux, mi-hommes, mi-tonneaux, mi-crochets, etc.

Par ailleurs, la bande dessinée a une tradition animalière. C'est même un de ses genres les plus anciens. Je me suis donc dit qu'user de figures zoomorphes (comme dit mon éditeur) serait une façon de marier cette forme de bande dessinée et cette vieille tradition de figures grotesques qui existait au Moyen-Âge. Et puis on repense du coup au Roman de Renart et aux fables...

Image Contenu pour les décors, c'est la même chose. la pièce est écrite peu avant la renaissance, et donc la renaissance de la perspective. j’utilise cette idée de perspective naissante et encore mal dégrossie dans l'album (cf illustration ci-contre : page 39). je trouve un charme fou à cette perspective branlante. les peintres modernes du vingtième siècle ont généreusement réinvesti ce pan du dessin où un homme peut être plus grand qu'une forteresse - volontairement. il fallait que je montre clairement que le dessin assume ces raccourcis logiques et idéologiques et n'est même constitué que de ça. il ne montre que ce qu'il veut. c'est ce qu'on peut appeler la force du survol. il ne faut pas craindre ce pouvoir de l'image brute.

Donc dans l'album je devais montrer cette honnêteté parfois grossière du dessin puisque, en contrepartie, la pièce dit que le danger du langage est de ne plus distinguer la bêtise, à force d'être grisé par son habileté. C'est un clin d'œil complice envoyé au lecteur. Pour exercer sa lucidité. Pouvez-vous nous parler du découpage scénique, particulièrement inventif et varié ?

David Prud’homme : J'avais envie au début de rester sur une structure constante (à 3 cases) et de n'en pas dévier et puis, non, ça n'allait pas avec certaines scènes, ce qui voulait dire que ce n'était pas le bon rythme. L'erreur, c’était de systématiser : la vie, c'est pas ça. Quand ça marchait, j'ai gardé les trois cases. Mais quatre cases permettent un jeu circulaire qui fait justement entrer du jeu dans le tempo.

Ces dispositifs simples sont des moyens très sobres. Ils permettent de marquer clairement les scènes, les ambiances des scènes, et surtout leur rythme, car le débit de parole d'un personnage de bande dessinée ne se contrôle que par la succession des cases et ne peut être qu’une approximation. Ce sont des acteurs dont le temps de présence sur scène (en case) est élastique puisqu'il dépend du lecteur, du temps que le lecteur va rester sur une case (c’est la différence majeure avec le cinéma). Il faut tenir compte de cette élasticité de lecture, bien que le travail de l'auteur lui réclame d'attirer le lecteur à l'image suivante. Les pages d'ombres chinoises sont là pour étirer un peu plus un instant, une réplique, laisser vagabonder un peu le lecteur... C'est un autre niveau de complicité de lecture.

Mais, et je vais finir là-dessus, il y a dans la pièce de Pathelin un phénomène de retournement. C'est l'intérêt d'une farce. Le vilain est mis cul par dessus tête. Il y a, vers la fin de l’album, des pages qui  sont le signal de cette recomposition. Un peu comme dans ces jeux où on doit déplacer des carrés pour reconstituer l'image. Dans Pathelin, c'est le personnage du badin qui gagne. C'est le naïf, le plus rustre qui gagne. Mieux, c'est l'onomatopée qui gagne et qui gagne sur la rhétorique. L'onomatopée ! le niveau zéro du langage ! PAF ! BOUM ! CRAC ! HUE ! BÉÉ!

Pour un auteur de BÉDÉ c'est un petit plaisir qui ne peut pas se refuser. Une petite douceur offerte par une pièce de théâtre vieille comme la langue.

                                   Propos recueillis par Liliane Cheilan, Institut international Charles Perrault

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* David Prudhomme, La Farce de Maître Pathelin, mise en couleur Alexandre Clérisse, Éditions de l’AN 2, 2005 (bande dessinée / format 28 x 26  / 128 pages)

Fondées à l'automne 2002 par Thierry Groensteen, les éditions de l'AN 2 ont un positionnement original dans l'univers de l'édition. "Pour nous, écrit Thierry Groensteen, la bande dessinée est une culture à part entière, que nous défendons avec une ardeur militante, soucieux d’ouvrir la création aux femmes, de décloisonner les genres, de valoriser le patrimoine du "neuvième art" et de faire une place au discours critique ou réflexif. Nos livres témoignent de cette ambition. Ils s’adressent à tous les lecteurs qui aiment se laisser surprendre et séduire."
Site de l’éditeur : http://www.editionsdelan2.com

 

En partenariat avec Institut Charles Perraultinstitut charles perrault

l'institut international charles perrault est une association qui a un triple objectif de recherche, de formation et d'animation. Il propose notamment un programme international de recherche sur la littérature de jeunesse.

Publié le - Mis à jour le 12-03-2015

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