Les Fleurs du Mal, l’œuvre maîtresse de Baudelaire

En 1857, Baudelaire publie une première édition des Fleurs du Mal constituée de 100 poèmes répartis en 5 sections de longueur inégale : « Spleen et Idéal », « Fleurs du Mal », « Révolte », « Le Vin », « La Mort ».

Image Contenu

Première édition des Fleurs du Mal, 1857, ed. Poulet-Malassis.

Condamné pour offense à la morale publique et aux bonnes moeurs, Baudelaire doit retrancher 6 poèmes d’un ensemble structuré qui, dès lors, perd sa cohésion. La deuxième édition, en 1861, comprend 126 poèmes et une nouvelle section : « Tableaux parisiens ». En 1866, sont publiées, à Bruxelles, Les Épaves, une plaquette de 23 poèmes comprenant les 6 pièces condamnées. En 1868, une troisième édition des Fleurs du Mal, posthume, ne correspond pas à une volonté exprimée de Baudelaire.

Les Fleurs du Mal décrivent l’itinéraire d’une conscience écartelée entre l’attrait et l’oppression du Mal et l’aspiration à une idéalité rarement accessible. Après Joseph de Maistre (1753-1821), Baudelaire nourrit une vision tragique de l’homme, marqué par le péché originel, et de la nature, qui participe de cette déchéance. Cependant, dans une perspective unitaire du monde, les divers éléments du visible, analogiquement reliés entre eux, semblent aussi l’être au monde invisible (sonnet Correspondances). Prisonnier du spleen, sensation de profonde détresse physique et morale, hanté par la fuite du temps, le poète, qui n’a foi en aucune rédemption, traduit les effets du Mal sur l’homme. La vision de la femme, instrument de perdition ou agent régénérateur, est fragmentée. Tableau de péchés, de vices, de révoltes, Les Fleurs du Mal évoquent aussi des instants d’extases sensuelles, de rêveries enivrantes. À l’issue du recueil, la tension entre spleen et idéal demeure irrésolue et le poète, au seuil de la mort, veut plonger « Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » (Édition de 1861.) La mort, avec son enjeu métaphysique, est le terme à la fois désiré et redouté d’une existence douloureuse.

 

 

Image Contenu

frontispice, les épaves, édition amsterdam a l'enseigne du coq, 1866. Gravure de Félicien Rops © BnF

Ennemi des facilités lyriques, Baudelaire cultive l’exactitude, la concentration. Cette exigence de rigueur, alliée à une versification traditionnelle, à l’emploi fréquent de la comparaison, fait de Baudelaire un poète classique. Une forme concise et très contraignante permet une expression particulièrement intense des idées. Par ailleurs, cette maîtrise confère à la poésie une efficacité suggestive : « Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire ».

Choisissant, cependant, d’extraire la beauté du Mal, Baudelaire fait entrer en poésie des thèmes ou des motifs traditionnellement considérés comme antipoétiques. Tout peut devenir objet de poésie, le laid, le banal ou l’horrible ; la décomposition d’un corps, le paysage urbain, les passants, la difformité de petites vieilles. Un vocabulaire prosaïque fait irruption dans le poème  (réverbère, bilan, omnibus) ainsi que des images insolites (la « gorge » d’une femme comparée à « une belle armoire » ou ses bras à « des boas luisants »). L’alliage de la tradition et de l’innovation crée un choc esthétique ; l’inattendu et l’irrégularité sont des caractéristiques du beau qui « est toujours bizarre ». À la différence de la poésie romantique, le moi du poète est déstructuré et rien ne compense les ravages de la souffrance. Dans ce recueil où il a mis « tout [son] cœur, toute [sa] tendresse, toute [sa] religion (travestie), toute [sa] haine », Baudelaire se livre, s’engage tout entier. Cette poésie agressive, qui ne se limite pas à une seule interprétation, exige la participation du lecteur, un effort d’appropriation.

Publié le - Mis à jour le 11-03-2016

Recommandations