Le manga pour adolescents, et au-delà

Notre bande dessinée est à la fois inspirée et contrainte par sa prétention à être une forme de l’Art. Pour sa part, le manga – surtout, mais pas seulement, celui pour adolescents – observe sans complexe les fondamentaux de la culture populaire : rythme, rebondissements et excitation ; intensité des émotions et des situations ; amour, larmes, sexe, affrontements, et des méchants qui soient réussis.

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Le manga le doit beaucoup à son mode de prépublication en feuilleton. Le feuilleton impose un rythme excitant, car chaque épisode hebdomadaire de 25 ou 30 planches doit mener à un pic de suspense. Mais le feuilleton est aussi voué à continuer tant qu’il a du succès, ce qui permet de développer une histoire pendant dix ans ou davantage. Le manga est bondissant, mais il permet d’approfondir l’intrigue et les caractères mieux que notre BD ne peut le faire dans ses albums minces, paraissant à un rythme lent. C’est pourquoi les personnages du manga suscitent l’identification, dont le cosplay4 est la forme extrême, et des réactions parfois vives. Celles-ci s’extériorisent sur des forums de discussion en ligne, où les participants expriment des préférences et des animosités très marquées pour l’un oul’autre des héros d’une série, et des souhaits ardents pour l’avenir de leur préféré5.

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Toutefois, les séries pour adolescents, qui ont porté le marché français du manga depuis une dizaine d’années, s’essoufflent. Naruto et One Piece arrivent en bout de course, et leur fin pourrait être un coup dur pour les éditeurs français de manga. Ce contexte les incite à chercher des séries qui permettront de fidéliser leur lectorat à mesure qu’il entre dans l’âge adulte. Leurs homologues japonais ont su le faire avec succès, en créant des séries traitant de sujets de société, du monde de l’entreprise, de politique. Certaines ont été essayées sur le marché français6. Toutefois ; la différence des cultures et des sociétés joue ici à plein. Il est plus facile à un jeune Français de s’identifier aux aventures hautement fantaisistes de Naruto, le petit ninja devenu grand, qu’à un cadre hexagonal individualiste, habitué au RTT et soucieux de ne pas donner prise à l’accusation de harcèlement, de s’identifier à l’increvable chef de bureau Shima Kosaku7, patient expert en hiérarchies et séducteur invétéré. Si les problèmes de tous les adolescents du monde se ressemblent assez, ceux des adultes dépendent trop du contexte social pour être aisément transposables. Ce n’est pas un hasard si une des séries non destinées aux adolescents qui ont eu le plus grand succès sur le marché français est Les Gouttes de dieu, thriller œnologique qui fait la part belle aux vignobles de l’Hexagone.

 

Nos éditeurs rêvent aussi de manga « BD compatible », capable de séduire le lectorat de la BD franco-belge et des romans graphiques. Ils cherchent du côté du manga de patrimoine : l’œuvre immense d’Osamu Tezuka (L’Arbre au soleil, Bouddha, L’Histoire des 3 Adolf et cent autres), les séries-culte du manga contestataire des années 1960 et 1970 (Ashita no Jo, Kamui den, Sabu & Ichi), le mythique Cyborg 009, l’inoxydable Golgo 13, les très sombres nouvelles graphiques de Yoshihiro Tatsumi... Le manga contemporain ne manque pas non plus d’auteurs exigeants : outre Jirô Taniguchi, premier mangaka primé au festival d’Angoulême, on a traduit Kazuichi Hanawa, Hideo Azuma, Yoshiharu Tsuge, Taiyô Matsumoto, Hidéo Yamamoto. Sans oublier les nouvelles dessinatrices qui peignent avec sensibilité, sensualité, humour, parfois violence, et dans une ligne impeccablement claire, la vie des jeunes femmes du Japon contemporain : les deux Okazaki – Mari et Kyôko –, Anno Moyoco, Ebine Yamaji, Erica Sakurazawa, Q-ta Minami... Il s’en faut encore que toutes ces séries soient des succès commerciaux. Du moins rendent-elles justice à l’immense diversité du manga.

4. Hobby consistant à se déguiser pour incarner un personnage de bande dessinée ou de jeu vidéo.

5. De même certains de mes étudiants, invités à analyser Hot Gimmick (Panini), une série pour adolescentes, m’ont écrit avoir eu « envie de gifler » l’héroïne, voire de « l’étrangler ».

6. Say Hello to Black Jack (Glénat), sur le système hospitalier. Eagle. The Making of an Asian-American President (Casterman). Les Fils de la terre (Delcourt), sur la désertification des campagnes. Ushijima, l’usurier de l’ombre (Kana), sur les prêteurs mafieux. Les Secrets de l’économie japonaise en bande dessinée (Albin Michel).

7. Le héros éponyme de la plus longue série de salaryman manga, en cours depuis 1983.

Retrouvez le dossier complet dans le n°266 de La Revue des livres pour enfants, septembre 2012 (BnF/Centre national de la littérature pour la jeunesse-La Joie par les livres)

 

En partenariat avec Le Centre national de la littérature pour la jeunesse - La Joie par les livresle centre national de la littérature pour la jeunesse - la joie par les livres

le centre national de la littérature pour la jeunesse - la joie par les livres est un service du département littérature et art de la bibliothèque nationale de france, spécialisé dans le repérage et la promotion d'une littérature jeunesse de qualité.

Publié le - Mis à jour le 08-02-2013

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