Pistes de travail sur la Shoah

Des enseignants livrent quelques pistes de travail pour préparer la Journée nationale de commémoration de la Shoah dans les établissements scolaires.

Lycées

Elisabeth Brisson, professeur d'histoire et de géographie, au lycée Jacques-Decour, académie de Paris.

Suggestions pour organiser la journée du 27 janvier

Quelques conseils pour préparer la journée du 27 janvier consacrée à la mémoire de l'extermination des juifs et des Tsiganes et à la prévention des crimes contre l'humanité.

1 - Après un « appel d'offres » (dont le but est double : que les élèves, les professeurs et les familles dans leur ensemble se sentent concernés, et que des initiatives soient ainsi suscitées), il est important de réunir ceux qui souhaitent organiser cette journée (ou demi-journée) et de partir de ce qui est proposé, sur place, par les uns et les autres.

2 - Parmi les « idées » possibles à mettre en ouvre dans un cadre d'emploi du temps modifié pour l'ensemble de l'établissement :

  • la présentation par les élèves à leurs camarades (dans des lieux bien déterminés et à des moments précisément spécifiés : par exemple, la classe de seconde x, salle xxx, à 14 h), de lectures qu'ils ont déjà faites ou de films qu'ils ont vus et dont il est intéressant de discuter.
  • la réflexion sur le sens de « prévention des crimes contre l'humanité », à mener dans le cadre de la classe, avec un ou deux professeurs (et, au besoin, un intervenant extérieur) : à partir de quelques exemples qui seraient choisis par la classe et de quelques textes apportés par les professeurs, il serait intéressant d'évoquer la notion de « banalité du mal », de « respect de l'humain », de reconnaissance de l'unicité et de la spécificité de l'autre, de conditions économiques et sociales désastreuses. pour ensuite essayer de dégager avec les élèves des moyens et des attitudes collectives ou individuelles de prévention.
  • faire venir des témoins de l'extermination des juifs et des Tsiganes pour qu'ils parlent de leurs souffrances et de leur expérience aux élèves.

Liste des livres que les élèves peuvent présenter

  • Primo Levi, Se questo e un uomo [Si c'est un homme] : tous les élèves de terminale Littéraire l'ont au programme cette année (l'an dernier déjà) et beaucoup de professeurs de lettres le font lire en classe de seconde (avec fiche de lecture à l'appui) ;
  • Fred Uhlman, L'Ami retrouvé, que beaucoup d'élèves ont lu et sur lequel il peut être intéressant de discuter ;
  • Le Journal d'Anne Frank que beaucoup ont lu ;
  • Laurence Lefèvre et Liliane Korb, Les Enfants aussi (éd. Hachette Jeunesse, coll. Livre de poche, 1995), qui raconte l'histoire de deux fillettes le jour de la rafle du Vel d'Hiv ;
  • Franck Pavloff, Matin Brun (éd. Actes Sud, 1997, et éd. Cheyne, 1998), publié aussi par Le Monde 2 en juillet-août 2002, une nouvelle très courte et percutante ;
  • Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse (éd. Autrement, 2001), très intéressant à discuter sur l'installation du nazisme et le développement insidieux de l'antisémitisme (livre très court) ;
  • Charlotte Delbo, La Mémoire et les Jours
  • Imre Kertész, Etre sans destin (éd. 10/18, 2002), qui raconte son arrivée et sa vie au camp alors que l'auteur n'avait pas 15 ans (c'est-à-dire l'âge de nos élèves).

Liste des films dont les élèves peuvent discuter

  • Le Pianiste, il est intéressant de comparer avec le livre et de mettre en évidence ce que ce film apporte sur la vie du ghetto, sur la Résistance..., sur son effet de vérité ;
  • La Vie est belle, film qui soulève beaucoup de polémiques, ce qui permet de discuter des moyens dont nous disposons pour nous prévenir de nouveaux crimes contre l'humanité, en particulier la place de la fiction, de la création et de la culture (en posant la question des liens entre culture et barbarie) ;
  • Le Dictateur, qui met l'accent sur l'identité de celui qui fait le mal ainsi que sur la prévention, par l'invitation merveilleuse à construire un monde meilleur.

Liste des textes sur lesquels les professeurs peuvent s'appuyer

  • la zone grise de Primo Levi (Les Naufragés et les rescapés, éd. Gallimard, 1986) ;
  • la banalité du mal de Hannah Arendt (notion développée au moment du procès Eichmann en 1960 : Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal) ;
  • la question du mal posée par Jorge Semprun (Mal et modernité, éd. Climats, 1995) ; Se taire est impossible, avec Elie Wiesel (éd. Mille et une nuits, 1995) ;
  • Auschwitz en héritage ? D'un bon usage de la mémoire de Georges Bensoussan (éd. Mille et une nuits, coll. Les petits libres, 1998), qui insiste sur la dimension politique dans l'espace démocratique, de la nécessité de connaître et d'analyser l'extermination perpétrée par les nazis ;

Le Conseil de l'Europe envoie gratuitement un livre constitué de cinquante fiches thématiques excellentes

  • Enseigner l'Holocauste au XXIe siècle, par Jean-Michel Lecomte (éd. Conseil de l'Europe, avril 2002)
  • La fiche 49 concerne la liste des films, avec les précautions d'emploi pour certains (en particulier pour Nuit et Brouillard)
  • La fiche 50 propose des sites Internet


 

Nicole Mullier, professeur d'histoire et de géographie au lycée Edgar-Quinet, académie de Paris.

Comment préparer la journée de mémoire de l'holocauste et de la prévention des crimes contre l'humanité ?

Chaque année depuis 1992, Nicole Mullier, professeur d'histoire et géographie au lycée Edgar-Quinet (Paris IXe), participe à l'organisation d'une journée de mémoire sur l'Holocauste. Une initiative entérinée par la décision du Conseil de l'Europe d'instituer un jour de commémoration dans les établissements scolaires de tous les Etats membres. Nicole Mullier nous livre ici sa méthode d'organisation.

Préparation de la journée

Définir un cadre

Une journée de commémoration comme celle du 27 janvier s'élabore à partir du choix rigoureux d'un thème. Celui-ci sélectionné, la recherche d'intervenants éventuels peut débuter. Cette année, le lycée Edgar-Quinet étudiera la question des « enfants cachés, enfants déportés » et accueillera à cette occasion deux anciennes élèves qui ont vécu dissimulées — Claudine Burinovici-Herbomel et Madeleine Kahn-Woloch — ainsi qu'Ida Grinspan, ex-déportée.

Trouver des ressources

En étroite collaboration avec les documentalistes, les enseignants doivent tenter de constituer un fonds documentaire approprié. En parallèle, dans la perspective de réaliser une exposition « maison », une collecte de supports visuels s'impose. Affiches, photos, cartes...

Travailler en équipe

Le 27 janvier se prépare en équipe. Prévenir l'administration (pour l'obtention des autorisations), s'associer à l'intendance et au personnel de service : voilà des étapes à ne pas négliger. De son côté, l'équipe enseignante doit être soudée : l'interdisciplinarité doit être érigée en mot d'ordre.

Préparation des élèves

Trouver des créneaux

La sensibilisation des élèves peut débuter une semaine avant la date de commémoration. Le défi : réussir à insérer pertinemment le sujet dans le programme scolaire. Pour les élèves de classes de seconde et de première, la Shoah peut être abordée en cours d'éducation civique, juridique et sociale. La question ne se pose pas pour les terminales qui, toutes sections confondues, étudient la Seconde Guerre mondiale.

Choisir des outils pédagogiques

Quel que soit le thème retenu, « la trousse » pédagogique de l'enseignant doit être composée d'un montage classique de documents : une chronologie, des illustrations, une sélection de textes, une bibliographie. Cette année, au lycée Edgar-Quinet, des extraits de Paroles d'étoiles (éd. Librio, 2002) seront analysés en classe, exploités au sein d'un cours dialogué. Une séance de recherches sur Internet viendra compléter la préparation.

Préparer le débat

Depuis le début de la seconde Intifada et l'enlisement du conflit israélo-palestinien, aborder la question de la Shoah suscite tous types de réactions de la part des élèves. Dans ce contexte, il est devenu impératif de parler autant de résistance que de déportation. Et de préciser que les témoins ne viennent pas pour discourir sur l'actualité, mais bien pour tenter d'éclairer une période de l'histoire.

Organisation du grand jour et de ses prolongements

Voir grand. Mieux vaut prévoir un rassemblement général dans une grande salle (le réfectoire, par exemple) plutôt qu'une multiplication d'actions disséminées dans l'établissement. Cela évite aux témoins âgés de répéter plusieurs fois le même discours et laisse une trace plus vive dans les mémoires.

Gérer le temps

Afin que la majorité des élèves puisse participer, il est conseillé de prévoir plusieurs moments forts, regroupés sur une demi-journée. Au lycée Edgar-Quinet, deux séances de deux heures sont organisées : l'une avec les anciennes élèves cachées ; l'autre avec Ida Grinspan. Chaque séance est ainsi construite : dix minutes de projection d'un film en rapport avec le thème, puis interventions croisées des témoins pendant une heure, enfin, un débat ouvert et animé par les enseignants clôt la rencontre. L'après-midi est consacrée à des sorties : cinéma, visite de Drancy, exposition...

Anticiper

C'est souvent dans les jours qui suivent cette journée de mémoire que les élèves éprouvent le besoin d'approfondir personnellement le sujet. En cours, un devoir « restitution d'impressions » peut leur être suggérer. Un florilège de ces écrits sera envoyé aux témoins. Au lycée Edgar-Quinet, on n'évalue pas cet exercice. Trop difficile de noter les émotions.

 

Collège

France Pons, documentaliste au CDI du collège Marseilleveyre, à Marseille.

Pour la journée de la mémoire de l'holocauste et de la prévention des crimes contre l'humanité, au CDI du collège Marseilleveyre, à Marseille, la journée du lundi 27 janvier est banalisée. En partenariat avec les enseignants, une exposition a été mise en place. Les enseignants d'histoire se sont inscrits sur un planning en salle des professeurs. 

La plupart des classes de troisième vont donc venir visiter l'exposition et visionner un des films choisi par l'enseignant : Nuit et Brouillard d'Alain Resnais ou un film sur Drancy des éditions Galilée. Le visionnage se fait sur écran avec rétroprojecteur. Il est aussi possible de visiter certains sites sur la déportation téléchargés sur les ordinateurs du CDI.

L'heure devrait permettre de clôturer la séance par une réflexion sur l'Holocauste. Un premier contact est pris avec l'Organisation Nationale des Anciens Combattants (ONAC) qui met gracieusement à disposition des établissements scolaires une exposition sur la déportation. Ils nous ont aussi prêté la K7 vidéo sur Drancy.

L'exposition regroupe une cinquantaine de photographies et de textes sur la déportation au format A3. Elle est personnalisée par de la documentation du CDI (livres documentaires et revues thématiques). Une ancienne secrétaire du collège complète notre documentation par des photographies et des publications personnelles (photographies récentes des camps, papiers concernant la déportation de son grand-père, publications diverses...).

Cette journée se prolongera par la venue dans l'établissement d'anciens déportés de l'Association des déportés d'Auschwitz qui viendront témoigner de ce qu'ils ont vécu auprès de certaines classe de troisième. Les autres élèves du collège pourront aussi visiter l'exposition qui restera une dizaine de jours au CDI. 

 

Dominique Natanson, professeur au collège Maurice-Wajsfelner, formateur IUFM, auteur d'un J'enseigne avec l'Internet, "La Shoah et les crimes nazis" (éd. CRDP de Bretagne, 2002).

Croisement de disciplines autour des dessins d'un déporté.

Serge Smulevic a été déporté à Auschwitz. Ancien élève des Beaux-Arts de Strasbourg, il a dû sa survie au fait qu'il a échangé des dessins, des portraits, contre de la nourriture, dans le camp d'Auschwitz-Monowitz. Au retour, en 1945, il a dessiné : une dizaine de croquis sur les camps, pour témoigner. Il vit aujourd'hui dans le sud-ouest de la France.

Ecrire pour comprendre, écrire pour ressentir

Tous les élèves de troisième du collège Maurice-Wajsfelner, à Cuffies, ont été invités à choisir un dessin, sur le site d'un de leurs professeurs, à l'imprimer et à écrire. Les consignes données par le professeur d'histoire étaient :

Avec l'aide de votre professeur de français, rédigez un texte d'une vingtaine de lignes en réaction à ce dessin. Vous pouvez utiliser toutes les façons d'écrire que vous connaissez :
Texte descriptif : décrire ce que vous voyez sur le dessin choisi
Texte narratif : raconter ce qui se passe et ce qui s'est passé avant, pour le personnage principal du dessin choisi
Texte explicatif : expliquer ce qui se passe, ce que vous comprenez de la situation et ce qui a amené les personnages à la vivre, en utilisant des connaissances historiques
Récit autobiographique : au lendemain de la libération du camp, l'un des personnages représenté sur le dessin choisi, raconte ce qu'il a vécu lors de cette journée

Ces consignes respectaient la personnalité de chacun : certains cherchaient à garder de la distance avec l'émotion que procure ce témoignage et s'en sont tenus à un travail descriptif, soutenu par les connaissances acquises dans le cours d'histoire. D'autres ont souhaité s'impliquer plus nettement, entrer dans la peau d'un des personnages. « J'étais juive, j'étais là. Mon fils qui se tenait à côté de moi n'arrêtait pas de me questionner sur le pourquoi de notre présence ici. Je ne pouvais que le rassurer et non lui expliquer... » Ainsi commence le texte d'Aurélie, tandis que Yannick, lui, a choisi plutôt la description : « On voit sur ce dessin un prisonnier par terre, devant le pied botté d'un SS. Le prisonnier est plutôt maigre, il n'a pas l'air méchant. Cependant, la botte du SS a l'air menaçante... »

Ecrire pour communiquer

Ce qui soutenait cette possibilité d'implication, c'est l'échange que les élèves avaient eu, par e-mail, avec Serge Smulevic. Des questions spontanées ont été envoyées par e-mail, après avoir été filtrées par un travail de groupe (la question naïve : « Avez-vous rencontré Hitler ? » a ainsi été éliminée). Un travail sera bientôt mené (malheureusement après le 27 janvier 2003) avec des comédiens d'une troupe locale, au centre culturel de Soissons. Quelques textes sélectionnés seront lus par des élèves, tandis que les dessins de Serge Smulevic seront projetés grâce à un rétroprojecteur. Le public sera composé de l'ensemble des élèves qui auront participé à ce travail, plus quelques invités et la presse.

Publié le - Mis à jour le 23-05-2018

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