1860-1910 : un pays d'immigrants dans un continent d'émigrants

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Les effets de la révolution industrielle déclenchent des appels d'air de population importants dans la première partie du XIXe siècle : c'est le temps de l'immigration belge vers les mines, les industries sidérurgiques et textiles, de l'afflux progressif des Italiens dans les métiers du bâtiment, de l'arrivée des Allemands et des Suisses.

Ces arrivées régulières et massives sont principalement liées à trois facteurs :

  • Les conséquences démographiques des guerres napoléoniennes qui prolongent une baisse déjà constatée de la natalité ;
  • La résistance, sans équivalent en Europe, des paysans français à l'exode rural. Elle s'explique notamment par le développement de petites exploitations familiales au sortir de la Révolution, offrant aux paysans la possibilité de devenir propriétaires ;
  • Les révolutions de 1830 et 1848 permettront aux ouvriers de faire reconnaître un certain nombre de droits plus favorables ;

On dénombre, en 1876, 655 000 étrangers en France, qui devient alors le premier pays d'immigration d'Europe, soutenu par une forte croissance économique. Considéré comme une exception, notre pays est, selon une célèbre formule, « un pays d'immigrants dans un continent d'émigrants ».

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Des soubresauts de violence

Cette main d'œuvre étrangère rencontre, à intervalle régulier, l'hostilité des travailleurs français, qui considèrent que le « recours à l'immigrant » est un moyen pour les patrons de faire du dumping sur les salaires. Dès 1819, les Gantois, installés dans l'industrie textile du Nord, sont mis en cause. En 1848, les tailleurs allemands ainsi que les ouvriers belges du chemin de fer sont la cible de la vindicte populaire. Les ateliers métallurgiques de la grande couronne de Paris, les carrières d'Orsay, les entreprises de roulages sont le théâtre de véritables opérations commando. Dans les campagnes, en Normandie, on court « sus » aux Anglais. Le Midi n'est pas épargné : on s'y insurge contre les tanneurs et mégissiers italiens à Annonay. Les terrassiers, les dockers et les mineurs sont pris pour cibles. Entre 1881 et 1893, 30 Italiens succombent sous les coups de groupes xénophobes. Ce sont de véritables scènes de pogroms que l'on évoque avec précision à Aigues-Mortes où l'on tue par dix fois en 1893. Plus tard, on lynchera les Florentins à Aubagne, on molestera à coup de manche de pioche les « Savoyards ». En 1901, les mineurs de La Mure font la « chasse aux ours » italiens, en se livrant à des scènes d'une violence rare. De leurs côtés, les corons s'insurgent régulièrement contre les Belges, frontaliers, traditionnelles victimes de cortèges de milliers de personnes exaspérées par les « cloutjes » — du nom des sabots que portent les Belges —, les « boyaux rouges » ou les « pots d'bure », considérés comme trop dociles aux conditions de travail dégradées. En organisant la lutte pour leur normalisation, le syndicalisme jouera un rôle « intégrateur » et le discours d'exclusion pourra, dès lors, se canaliser vers le patronat.

Immigration de main-d'œuvre, immigration de peuplement

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Parallèlement, c'est durant cette période agitée que les étrangers chercheront à conforter leur situation personnelle et familiale en vue de leur naturalisation. On s'installe à son compte ou bien on propose un mariage mixte à un membre de la famille avec une Française ou un Français. Précisément, la loi du 26 juin 1889 définit les conditions d'obtention de la nationalité française et de naturalisation. La stabilisation qui s'ensuit sera d'autant plus aisée que l'immigration de main-d'œuvre se conjugue avec l'immigration de peuplement, également appelée immigration familiale, dont le caractère permanent et définitif forgera à jamais la structure sociale de certaines régions françaises. Pendant cette période, les flots ne tarissent pas.

Entre 1876 et 1911, ce sont plus d'un million d'immigrants qui viennent s'installer en France. La population étrangère représente alors 3 % de la population totale du pays. Notons notamment que la progression des Italiens est particulièrement spectaculaire. On estime qu'il en est venu, entre 1901 et 1914, près de 77 000 chaque année. Ils sont 419 000 en 1911, sur un total de 1 127 000 immigrés présents sur le territoire. La première guerre mondiale clos les frontières et entame un processus que l'on appellera plus tard « immigration choisie ». L'Union sacrée, constituée du patronat, des syndicats et de l'Etat, organise une économie de guerre en faisant massivement appel aux travailleurs européens alliés — environ 450 000 travailleurs — mais aussi aux populations de l'empire colonial qui fournira 230 000 ouvriers et métayers, dont un tiers viendra d'Algérie. La plupart de cette main d'œuvre étrangère sera rapatriée en 1919.

Publié le - Mis à jour le 25-06-2018

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