La Pologne, laboratoire de la Solution finale

Maîtres du pays, les idéologues nazis vont pouvoir déployer leur haine à grande échelle.


Première victime des nazis, la Pologne devient aussi le terrain d’expérimentation de leur politique d’expansion à l’est. Politique coloniale tout d’abord : les nazis considèrent que les seules traces de civilisation en Pologne sont l’œuvre des Allemands, depuis le Moyen Âge. Dès lors, le pays est considéré comme une zone d’expansion coloniale : au nord, trois régions deviennent des Gaue, circonscriptions administratives directement rattachées au Reich. Des centaines de milliers de paysans polonais sont expropriés et expulsés, et leurs fermes réservées à des colons, paysans germanophones venus du Sud (depuis l’attribution du Tyrol à Mussolini en 1938) et de la zone polonaise envahie par les Soviétiques et vidée de sa population allemande (selon les dispositions du pacte germano-soviétique d’août 1939).

Les élites polonaises (intellectuels, religieux, militaires, etc.) font l’objet d’exécutions massives : les Einsatzgruppen (« groupes d’intervention ») de la police et de la SS font, en moins de deux mois, 60 000 victimes. Le but est de priver le pays de son intelligentsia pour que, sans culture et sans âme, le peuple polonais devienne une réserve d’esclaves. Autrement dit, les nazis créent les conditions de validité de leur discours et de leur politique : en éradiquant les élites et la culture polonaise, ils détruisent la Pologne en tant que nation et ne gardent des Polonais que leur force de travail, qu’ils comptent exploiter selon la loi d’airain de la domination coloniale.
 

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Mur de béton entourant le ghetto de Varsovie.
Jusqu’au dernier. La Destruction des Juifs d’Europe. Crédit Photo : © Universal History Archive/UIG via Getty images.


Les Juifs sont très nombreux en Pologne : plus de trois millions. Cette population présente, aux yeux des nazis, une menace biologique (les Juifs sont, selon les médecins SS, porteurs de maladies) ainsi qu’un danger politique (ils constituent un vivier de « terroristes »). La population juive est ainsi expulsée de la zone annexée au Reich vers le sud de la Pologne, un satellite administratif dénommé « Gouvernement général » et conçu comme un Judenreservat, une « réserve juive ». Les malheureux sont entassés dans des ghettos – présentés comme des zones de quarantaine – pour la sécurité sanitaire des occupants allemands et de la population polonaise. Malgré des conditions de vie désastreuses, les Juifs y sont employés aux travaux forcés pour le compte du Reich : le ghetto de Lodz devient ainsi réputé pour ses textiles et ses travaux de menuiserie. Ces populations sont consignées en attendant de vastes déportations, vers l’outre-mer ou vers l’espace soviétique, car des projets de déportation existent pour la période qui suivra la victoire contre l’URSS, planifiée par les nazis.

Les ghettos sont donc une solution d’attente, qui reflète la chronologie et les hésitations de la politique nazie. C’est une fois ces projets de déportation abandonnés que la population des ghettos, au printemps 1942, sera conduite vers les centres de mise à mort de l’« opération Reinhard ». La Solution finale, expression nazie courante depuis l’année 1941, revêt ainsi, fin 1941-début 1942, la signification que nous lui connaissons : l’assassinat de millions de personnes.

L’auteur

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Johann Chapoutot, historien

Professeur à la Sorbonne, Johann Chapoutot est un grand spécialiste de l'idéologie nazie.

Extrait du no 818 du magazine Historia.

 

En partenariat avec Historiahistoria







Le passé éclaire le présent.

Publié le - Mis à jour le 04-03-2019

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