Dès 1941, les Alliés savaient !

Les informations filtrent, mais la prudence reste de mise devant l’inimaginable.


L’assaut contre l’URSS est conçu par les plus hautes autorités du IIIe Reich comme une guerre idéologique (contre le communisme) et biologique (contre les Slaves, les populations « asiatiques » et les Juifs). Ce conflit est préparé depuis décembre 1940, par toute une série d’ordres transmis à la police et à l’armée, auxquelles on commande la plus grande dureté face au danger « sanitaire » et « terroriste » que représentent les populations soviétiques. Pour vaincre le « judéo-bolchevisme », deux catégories sont explicitement visées : les commissaires politiques – officiers d’instruction idéologique et de contrôle de l’armée rouge –, que la Wehrmacht et les SS doivent abattre sans procès, ainsi que les civils juifs.

Les unités spéciales de la police et de la SS, les Einsatzgruppen, reçoivent l’ordre de tuer tous les hommes juifs puis, au cours de l’été 1941, femmes, enfants et vieillards : on passe ainsi de la tuerie au génocide pur et simple, catégorie juridique créée en 1944 pour désigner ce meurtre entier d’un peuple. Les assassinats, quotidiens, visent des communautés villageoises et urbaines éparses.

Le premier grand massacre centralisé se déroule les 27 et 28 août 1941 à Kamenets-Podolsk, en Ukraine : 23 600 personnes, pour l’essentiel des Juifs hongrois déportés par le gouvernement de Horthy, sont assassinés en deux jours par les SS et les policiers du général Jeckeln. Un mois plus tard, les 29 et 30 septembre 1941, plus de 33 000 Juifs de Kiev sont assassinés dans le ravin de Babi Yar.
 

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Babi Yar.
Jusqu’au dernier. La Destruction des Juifs d’Europe). Crédit Photo : © Hamburger Institut für Sozialforschung Archiv.


Ces meurtres continus, ponctués de bains de sang gigantesques, sont très vite connus des services de renseignements soviétiques et occidentaux.

Les témoignages des bourreaux et de victimes abondent. Pour mobiliser la nation contre un envahisseur aussi meurtrier, les canaux soviétiques, malgré l’antisémitisme latent des appareils communistes, relayent les massacres, de même que les Alliés à l’ouest. Il reste que, dans les zones qu’elles occupent et dominent, les autorités nazies poursuivent ces opérations assassines, peu à peu organisées et rationalisées.

Pour augmenter le rendement des massacres, on déporte et convoie les victimes vers de véritables centres de mise à mort, proches de voies et de nœuds de communication routiers ou ferroviaires : Babi Yar voit ainsi mourir, dans les mois et les années qui suivent, plus de 200 000 personnes, tandis qu’en Lituanie, la forêt de Ponari est dotée, comme Babi Yar, de structures de surveillance légères (palissades, barbelés, miradors en bois…), pour encadrer des tueries qui font 75 000 morts jusqu’à l’été 1944. Devant l’avancée soviétique, à partir de 1943, une unité spéciale de la SS, le kommando 1005, sera chargé d’aller effacer les traces des massacres en rouvrant les fosses et en détruisant les corps.

Churchill,
août 1941

 

« Nous sommes en présence d’un crime qui n’a pas de nom »

 


Tout cela est connu des Alliés, mais en partie seulement, car l’ampleur des meurtres est impensable.

Par ailleurs, les nazis ont beau jeu de réfuter ces informations et accusations en insistant sur leur invraisemblance : jamais l’Allemagne ne pourrait tuer des civils ainsi, et sur une telle échelle !

Cette incrédulité est partagée par la population allemande, qui accueille les rumeurs avec circonspection. Plus incroyables encore apparaissent les bruits liés aux centres de mise à mort de Pologne, au meurtre par asphyxie, à la crémation industrielle des corps. Des informations plus précises parviennent à Londres et à Washington, mais paraissent inimaginables.
 


Un antisémitisme sourd, qui n’est pas rare chez les élites politiques et militaires alliées, retient également d’intervenir en bombardant les centres d’extermination : priorité est donnée à la guerre et aux combats, vers lesquels la totalité des matériels et des hommes est dirigée. Les historiens débattent par ailleurs encore des moyens techniques dont disposaient les Alliés pour saboter la machine de mort nazie.

L’auteur

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Johann Chapoutot, historien

Professeur à la Sorbonne, Johann Chapoutot est un grand spécialiste de l'idéologie nazie.

Extrait du no 818 du magazine Historia.

 

En partenariat avec Historiahistoria







Le passé éclaire le présent.

Publié le - Mis à jour le 04-03-2019

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