Questions à un spécialiste de l'Islam - Jacqueline Chabbi

« Aujourd’hui, beaucoup de jeunes musulmans ignorent l’islam de Mahomet et sont victimes d’un véritable déficit d’histoire en ce qui concerne la constitution de leur religion. »

Jacqueline Chabbi est professeur à l’Université Paris VIII où elle enseigne les origines de l’islam. Elle a publié Le seigneur des tribus, l’islam de Mahomet (1997). Agrégée d’arabe, elle est spécialiste des représentations et des mentalités en Arabie occidentale au début du VIIe siècle. 


Au cours du VIIe siècle, les tribus arabes étendent brusquement et considérablement leur aire d’influence. Comment l’expliquer ? 


Cette « conquête » n’est pas une « guerre sainte islamique » mais l’un des résultats de l’action politique de Mahomet. Les victoires des tribus arabes sur les empires perse et byzantin sont en réalité une succession aléatoire de razzias victorieuses. Dans la société arabe tribale, on a le droit d’attaquer quiconque n’est pas un allié. Ces razzias, après la mort de Mahomet, dépassent les frontières de l’Arabie. Il faut préciser que l’empire perse était au bord de la guerre civile et l’empire byzantin en conflit religieux avec plusieurs populations de la région : ils ont peu résisté. 
J’insiste sur l’absence d’idéologie de la guerre sainte susceptible de mobiliser les tribus. Les Arabes ne sont pas sortis du désert pour convertir le monde. La société tribale est très pragmatique y compris dans sa relation avec le sacré.


Est-ce également le cas dans leur relation avec Mahomet ?


Absolument. Que dit Mahomet à La Mecque ? « Réformez-vous ! Arrêtez de faire des sacrifices à vos anciennes divinités ». Des mots difficiles à entendre ! D’autant plus que sa position sociale est très délicate dans ce contexte tribal. Il est orphelin de père et n’a pas de fils, ce qui lui vaut beaucoup de critiques.
Après douze ans passés à la Mecque il doit fuir car sa vie est en danger. Il n’a pas su convaincre et doit se réfugier à Médine dans une famille éloignée. Là seulement, il devient un chef tribal, un politicien. La révélation coranique continue mais il mène une politique de razzia contre ceux qui ne sont pas ses alliés. Il s’implique avec succès et, devant ses résultats, on se rallie peu à peu à son autorité et à son message. La réussite de Mahomet est d’abord un succès politique avant d’être une réussite spirituelle ou idéologique.


Pourriez-vous revenir sur l’origine du Coran ? 


Le Coran mecquois n’est pas encore un texte. C’est un discours entendu par fragments, une écoute de paroles que Mahomet doit transmettre fidèlement et oralement. Attention, l’archange Gabriel - que l’on présente souvent dictant la parole divine - est une représentation postérieure à l’époque de la révélation. J’insiste sur la nécessité de distinguer l’histoire du texte coranique de la représentation qu’on en a donnée par la suite. Nous, historiens, décryptons le Coran comme le journal de bord du combat que livre Mahomet contre les gens qui ne l’écoutent pas. Par exemple, quand on y lit, à des dizaines de reprises, « obéissez à Dieu et à son prophète », c’est justement le signe qu’on n’obéit pas car dans la société tribale, on obéit que si l’on est d’accord. Les plus anciens manuscrits coraniques ont été écrits entre 150 et 200 ans après la révélation. L’islam est alors devenu une civilisation de l’écriture.


Existe-t-il d’autres textes sacrés fondamentaux pour l’islam ? 


Il y a le Hadith, un corpus de paroles attribuées à Mahomet et codifié 250 ans après sa mort par des compilateurs contemporains de la société impériale abasside. D’un point de vue strictement historique, cette source n’est pas fiable. Elle l’est pour les musulmans car ils invoquent les chaînes de transmission, les « Isnad ». On désigne aussi cette codification sous le nom de « sunna » (la tradition que l’on doit suivre). La « sunna » va servir de base au sunnisme. Dans le chiisme, l’interprétation des savants autorisés s’ajoute à ce corpus. Il comprend aussi les paroles attribuées aux imams descendants de Mahomet jusqu’au milieu du IIIe siècle de l’Hégire.
Quant à la charia, qu’on appelle parfois « Loi islamique », elle s’appuie à la fois sur le Coran et sur la somme d’avis juridiques qui ont été donnés durant plusieurs siècles. Avis qui se répartissent en plusieurs écoles dans le sunnisme. La charia est en réalité une jurisprudence dont on a aujourd’hui tendance à faire un texte figé, un peu comme le « code Napoléon », alors que ce n’est pas le cas. 

 

L’islam évolue-t-il entre sa fondation et ce que nous en savons aujourd’hui ? 


Bien sûr, l’islam subit des évolutions importantes et souvent méconnues. Ces influences s’expliquent notamment par l’histoire politique et culturelle. 
La manière dont certains musulmans se représentent les débuts de l’islam est très éloignée de la réalité. Bien des pratiquants sont, par exemple, convaincus qu’en accomplissant le sacrifice du mouton lors de la fête de l’Aïd, ils perpétuent le geste d’Abraham et un rite caractéristique des premiers croyants. Seulement dans l’Arabie tribale, les pasteurs sont chameliers et non moutonniers. Le mouton est un animal sacrificiel typique du Moyen-Orient et non des confins du désert. La prééminence du mouton comme animal de sacrifice date de l’islam impérial. Les convertis d’origine non-arabe sont alors devenus majoritaires dans la population et sont à la recherche de modèles de conduite musulmans dans lesquels ils se reconnaissent. C’est le signe anthropologique d’un franchissement de frontières très important sur le plan des mentalités. 
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes musulmans ignorent l’islam de Mahomet et sont victimes d’un véritable déficit d’histoire en ce qui concerne la période de constitution de leur religion. 


Propos recueillis par Vincent Montigny, le 16 février 2003.

 

 

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Publié le - Mis à jour le 05-01-2017

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