Questions à un spécialiste - Tahar Ben Jelloun

"La religion n’est pas faite pour mener une société mais pour apaiser des consciences individuelles

Tahar Ben Jelloun est un écrivain marocain d’expression française. Prix Goncourt en 1987, il est notamment l’auteur de Amours sorcières (2003) et de L’islam expliqué aux enfants (2002).


Quelles étaient vos motivations lors de la rédaction de L’islam expliqué aux enfants ? 


J’ai écrit ce livre pour répondre aux questions que se posaient les enfants après le 11 septembre. Ma propre fille, choquée devant les images des attentats, m’a dit « les musulmans sont des gens méchants, je ne veux plus être musulmane ». Et puis dans de nombreux journaux, l’islam était évoqué de manière erronée. Ces amalgames étant de plus en plus insupportables, j’ai dû réagir. 

4 ans plus tôt, la publication du Racisme expliqué à ma fille avait donné lieu à un important échange de courrier avec vos lecteurs, certaines lettres figurant en annexes de la nouvelle édition. Quelles ont été les réactions suscitées par l’Islam expliqué aux enfants ? 


Je n’ai reçu que quelques lettres lors de la parution de L’islam expliqué aux enfants, c’est-à-dire bien moins que pour Le racisme expliqué à ma fille. Le racisme touche toute la société, l’islam concerne moins de gens. C’est aussi une religion que l’on connaît déjà un peu, par le biais de livres savants, de livres sociologiques. Mon ouvrage est un texte pédagogique, d’information, je raconte l’histoire : il n’est pas de nature à susciter des controverses. Il y a bien eu quelques réactions au sujet du foulard mais elles sont restées peu nombreuses. 
J’ai un principe : toutes les religions peuvent être interprétées dans l’esprit et pas seulement dans la lettre. J’essaye de rester au niveau de l’esprit. Je ne m’accroche pas à des interprétations limitatives et étroites.


Dans l’un des chapitres de L’islam expliqué aux enfants, vous développez la notion de laïcité. Jacques Chirac vient de déclarer sa volonté de promulguer une loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école. Qu’en pensez-vous ? 


Je suis contre toute invasion du champ public par la religion. La laïcité est une valeur de la République qui mérite d’être défendue. La religion est une chose du cœur, on ne doit pas l’étaler dans les domaines politique et public. 


Fallait-il une loi ? C’est compliqué… Je suis d’avis d’interdire tous les signes visibles dans la mesure où ce sont des signes politiques, symboliques qui déterminent un comportement intolérable. Parce que, dans le cas du foulard, il ne s’agit pas uniquement de cacher des cheveux, il s’agit aussi parfois de ne pas suivre certains cours de sport, de refuser des cours de biologie contredisant l’explication religieuse des origines de l’humanité… Bref, c’est la porte ouverte à un bouleversement de l’enseignement non tolérable dans une société laïque. Et dans ce cas l’interdiction s’impose. 
Interdire est toujours quelque chose d’ennuyeux car on touche aux libertés, mais quand elles sont menacées, faut-il laisser faire ? D’autant plus que les jeunes filles peuvent déjà porter le foulard chez elle, dans la rue… Mais pas dans les lieux publics, dès lors qu’il est susceptible de troubler l’ordre de la laïcité. 


Vous décrivez avec beaucoup de détails l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, depuis la maison de la sagesse de Bagdad jusqu’aux découvertes scientifiques des savants et des philosophes arabes… A quels aspects de cette culture êtes-vous le plus sensible ? 


J’apprécie beaucoup l’architecture, comme à Cordoue par exemple, ou encore les splendeurs de l’Iran… Mais c’est un passé qui ne nous appartient plus. Le monde arabe a réalisé de grandes choses mais il ne contribue plus au progrès dans le monde d’aujourd’hui. Bien sûr, il apporte encore certaines valeurs telles que le respect, la famille, les égards dus aux personnes âgées…
Le monde arabe est aujourd’hui dans un état de décadence réelle. Un rapport récent du PNUD [NDLR : Programme des Nations Unies pour le Développement] dresse un état alarmant de la culture dans les pays arabes. Il ne faut pas nous voiler la face et vivre dans la nostalgie. Il faut savoir que le monde arabe n’est plus à la pointe comme il l’a été au XIème siècle. Nous sommes dépassés sur les plans culturels et scientifiques. Et ce n’est pas en s’enfermant dans la pensée religieuse et en voulant l’imposer aux autres que nous avons des chances d’évoluer et d’être moderne. Le recours à la religion est en lui-même un aveu d’échec, une tendance à l’arriération. La religion n’est pas faite pour mener une société mais pour apaiser des consciences individuelles. 


Alors selon vous qu’y a-t-il d’urgent à réaliser pour l’islam aujourd’hui ? 


Ce qu’il y a d’urgent à réaliser, c’est de réussir à parler sereinement et calmement de religion et de politique pour arriver à les séparer clairement. Le débat sur la laïcité est mal vu dans certains pays mais il faudra y venir. On ne peut avancer sans ce débat car l’islam reste souvent interprété par des gens ignorants des vraies valeurs de cette religion. 


L’équation religion, culture et diffusion des savoirs pourrait-elle être à l’origine d’un nouveau souffle pour le monde arabo-musulman ? 


Non, malheureusement je ne crois pas. C’est un problème politique avant d’être un problème économique et culturel. Beaucoup d’Etats sont guidés par des systèmes quasi féodaux ou par des héritages de pouvoir transmis de père en fils. Il est plus souvent question de sagas familiales que du choix des électeurs. Il me semble impossible d’avancer dans ces conditions.


Que souhaiteriez-vous finalement que les internautes de France 5 découvrent et apprennent de l’islam ? 


Qu’ils lisent des livres sur l’islam ! Qu’ils s’intéressent à la genèse de cette religion, qu’ils distinguent l’essentiel du superficiel. Qu’ils ne se laissent pas détourner par les fondamentalistes qui, eux, détournent la religion à leur profit. La religion, c’est autre chose.


Propos recueillis par Vincent Montigny le 22 décembre 2003.

 

 

en partenariat avec institut du monde arabe (ima)institut du monde arabe (ima)

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Publié le - Mis à jour le 05-01-2017

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