Tout Chagall en une œuvre

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Cet article est extrait du n° 181 de la revue DADA.

L’univers fantastique de Chagall fourmille de détails qui nous racontent de nombreuses histoires, souvenirs de son enfance et de sa vie. Mais il nous parle aussi bien souvent, en même temps, de la grande histoire…

 

La belle et le peintre

Pour Chagall, impossible d’appartenir à un mouvement artistique : l’univers du peintre est si riche qu’il se suffit à lui-même. Dans ses toiles, le rêve et le fantastique ont toute leur place. Mais parfois, le rêve se transforme en cauchemar. En 1945, année de création de L’Âme de la ville, le monde entier a vécu des heures très sombres. Extrêmement touché par les horreurs de la guerre, Chagall doit également surmonter la disparition de Bella, sa compagne et sa muse pendant plus de 30 ans. Son décès survient en septembre 1944, pendant l’exil de la famille aux États-Unis. Marc Chagall s’arrête alors de peindre pendant neuf mois. Quand il reprend ses pinceaux, c’est une sorte de thérapie pour exprimer ses émotions. Et puisque « tout devint noir devant mes yeux » à la mort de Bella, révèle-t-il, on comprend mieux pourquoi les célèbres couleurs de Chagall ont presque disparu dans L’Âme de la ville.
 

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Marc Chagall, L’Âme de la ville, 1945, huile sur toile, 107 × 82 cm. Paris, Centre Pompidou, MNAM-CCI, don de l’artiste en 1953.
© Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Philippe Migeat.
© Chagall ® – Chagall est une marque, propriété du comité Marc Chagall. © ADAGP, Paris 2013.
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La tête à l’envers

Quel endroit étrange ! On ne sait plus où donner de la tête. Chagall non plus d’ailleurs : son visage se dédouble. Il regarde son tableau, mais aussi le spectre de Bella, vêtu de blanc. Pas sûr qu’il réussisse à peindre dans ces conditions… D’ailleurs, il n’a plus que quatre doigts. Pas très réaliste ? Depuis toujours, il aime prendre des libertés avec l’anatomie. Voyez plutôt, la tête du spectre blanc est détachée de son corps. Bella n’est plus qu’un gigantesque S qui s’évapore de la même manière que la fumée au-dessus de Vitebsk. Pendant ce temps, une charrette attelée d’une vache, animal récurrent chez Chagall, vole au-dessus de la ville. Drapée de rouge, l’arche d’Alliance est en lévitation. Ida, la fille de Chagall et Bella, ainsi que les maisonnettes du village sont les seuls éléments réalistes. Si le fantastique demeure toujours présent dans L’Âme de la ville, c’est un fantastique sombre, sans fantaisie. Le monde de Chagall est chamboulé, dans tous les sens du terme.
 

Petite et grande histoire

Chagall évoque ici la disparition de son épouse et le chagrin qu’il a pu ressentir. Avec elle, toute la lumière semble disparaître du tableau, laissant place à une obscurité presque terreuse. Seulement voilà, le tableau s’intitule L’Âme de la ville. Pourquoi ? Vitebsk, sa ville natale, sert de décor pour cet épisode dramatique. C’est là qu’il a rencontré Bella. Or, l’âme de sa bien-aimée et celle de son village ont disparu presque en même temps. Vitebsk, détruite par la guerre, est désormais une ville fantôme, grise et encore fumante. Avec l’arche d’Alliance surmontée des tables de la Loi, le chandelier à sept branches et l’un de ses tableaux sur le thème de la crucifixion, Chagall rappelle aussi que dans cette ville, des milliers de juifs ont été exterminés par les nazis. Ainsi, la tristesse du peintre est double : il doit surmonter son chagrin mais aussi compatir à la douleur de son peuple. Une fois encore, Chagall nous raconte son histoire, la grande comme la petite…

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Publié le - Mis à jour le 02-05-2018

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