Tout Vallotton en une œuvre

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Cet article est extrait du n° 186 de la revue DADA.

Cette femme à sa coiffeuse est un condensé de l’œuvre de Vallotton. Pour mieux le voir, passons de l’autre côté du miroir.

 

Misia la magnifique

Cette dame n’est pas n’importe qui : voici Misia Natanson. Son nom ne vous dit rien ? C’est l’épouse de Thadée Natanson, l’un des fondateurs de La Revue blanche, une revue artistique et littéraire. Ils sont des piliers de l’avant-garde parisienne, lui mécène, elle muse. Thadée publie, entre autres, des critiques élogieuses sur les nabis, et de nombreuses gravures originales : Vallotton lui enverra plus de 60 productions. Misia, elle, organise des soirées musicales très à la mode. Le peintre est un proche du couple, et c’est probablement dans leur maison en Bourgogne qu’il réalise ce portrait. On comprend mieux la présence de cette gravure au mur. Avez-vous remarqué que c’est le seul élément de décor et l’un des très rares objets qui ne soit pas tronqué ? Cette gravure est en fait un clin d’œil à ses envois à La Revue blanche et symbolise la relation entre l’artiste et son modèle.
 

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Félix Vallotton, Misia à sa coiffeuse, 1898, détrempe sur carton, 35,9 × 29 cm. Paris, musée d’Orsay.
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.
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Version originale

Pour Vallotton, ce portrait de Misia est un témoignage de son époque. Pourtant, il ne la représente pas dans l’un de ses salons en train de jouer du piano. Il reprend un thème fréquent dans son œuvre, une femme, moderne, à sa toilette. Le temps d’un instant, nous pouvons admirer ce qui ne devrait pas l’être : l’intimité de Misia, se croyant seule, perdue dans ses pensées. Ici, elle ne ressent pas le besoin d’être en représentation. Vallotton la peint donc sans fards ni artifices, sous une lumière crue. C’est justement cette lumière si caractéristique de l’artiste qui a fait dire à ses détracteurs qu’il peignait avec froideur. Il obtient cet effet grâce à des couleurs mates. Le cadrage resserré est également audacieux. Il rogne sur le décor comme pour une photo en gros plan. Voilà qui annonce la place que tiendra cette technique moderne dans les toiles de l’artiste.

 

Dans les grandes lignes

Les nombreuses gravures de Vallotton ont aussi laissé leur marque sur son style. La lumière dessine ici des ombres fortes, qui creusent par exemple ces plis épais dans les serviettes. Ils font penser aux coups de couteau que Vallotton aurait donné sur un bois de gravure. Tout le décor est fait de lignes droites, les rares courbes sont celles de Misia. Comme dans une gravure en noir et blanc, c’est le trait qui fait tout. Regardez les cheveux : les couleurs sont plates, sans nuances, et le seul élément qui permet de donner un peu de volume sont ces lignes plus soutenues dans sa coiffure. Comme en gravure, Vallotton ne s’attarde pas sur les détails de l’armoire, ni sur l’étoffe de la robe de Misia. Il simplifie considérablement les formes, et sa touche reste lisse. C’est donc une œuvre extrêmement graphique qui fait écho à la gravure au mur. Voilà qui explique qu’Orsay ait déboursé presque 900 000 euros en 2004 pour acquérir cette œuvre si aboutie, une somme importante pour un artiste jusqu’alors peu reconnu.

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Publié le - Mis à jour le 02-05-2018

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