Repères - Cirque

Des origines métissées

L'histoire du cirque est liée à celle des manifestations où acrobates et banquistes divertissent les foules, et à celle des populations des gens du voyage qui ont fortement contribué à la formation des grandes dynasties.

Les jeux romains

Sous la République (509-27 avant J.-C.) comme sous l'Empire (jusqu'en 476), les jeux du cirque constituent la forme majeure du spectacle. Ils sont un élément spécifique et incontournable de la culture romaine, un ciment de la société. Ils servent au pouvoir d'instrument de gouvernement et de contrôle du peuple. Panem et circenses, « du pain et des jeux », suffiraient d'après le poète Juvénal au bonheur d'une population qu'on apaise par le divertissement et les distributions de pain qui le précèdent.

Les jeux sont organisés dans l'amphithéâtre de la cité. Après que les cors aient soulevé les vivats du public, deux athlètes hideux, masqués, pénètrent dans l'arène. L'un est gros, l'autre fluet : leurs culbutes déclenchent les rires. L'adresse des jongleurs et des écuyers est encore plus prisée. Les numéros équestres ne sont guère différents de ceux que l'on connaît aujourd'hui. Le programme propose aussi des équilibristes, des faiseurs de tours, des dompteurs d'animaux (mansuetarii, de mansueta, habitué à la main).

Dans l'arène, les « mansuétaires » présentent des oiseaux parleurs, des singes musiciens, des taureaux équilibristes, des ours boxeurs, des éléphants funambules, des lions rapportant dans leur gueule un lapin vivant... Mais les Romains se lassent vite de ces démonstrations pacifiques, réclamant des combats plus cruels : Sénèque condamne l'inhumanité des combats d'éléphants africains et indiens (dont le survivant doit écraser un homme) et de ceux des gladiateurs.

A partir du IIIe siècle, sous l'influence croissante de l'Eglise, les jeux du cirque tombent peu à peu en disgrâce.

Les danseurs de corde

Ces acrobates apparaissent pour la première fois en 1345 avant J.-C., en Grèce, lors des ascolies, opulentes fêtes données en l'honneur de Dionysos. Ils étonnent en réussissant de multiples tours sur une corde raide, où ils courent, tournoient, se suspendent par les pieds et se laissent glisser à vive allure. On les retrouve à Rome en 600 avant J.-C., au programme des jeux du Circus Maximus.

Condamnés à l'errance à la chute de l'Empire romain, les danseurs se produisent, au gré des autorisations, sur les marchés, dans les fêtes de villages. Toutes les occasions sont bonnes pour tendre la corde au-dessus des places publiques et des fleuves.

L'histoire retient quelques noms : Navarin, Forioso, Kolter et Trivelin qui sillonne sans balancier le ciel de Paris. On voit éclore quelques belles dynasties, dont les Chiarini qui provoquent l'admiration de Molière. Louis XIV, lui, interdit aux danseurs de corde de se produire sur la voie publique. Les artistes se replient alors sur les foires parisiennes où la concurrence est rude.

Au cours du XVIIIe siècle, la tradition de la parade se généralise.Les danseurs de corde s'exhibent devant les théâtres de foire pour attirer le badaud et recueillir quelques sous. A l'exemple du cirque de Philip Astley qui élargit sa troupe à des danseurs de cordes (Billy Saunders) et à des sauteurs (les Ferzi), des alliances se nouent entre banquistes et écuyers.

Les banquistes

Le mot « banquiste » est dérivé de l'italien saltimbanco (saltare in banco, sauter sur un banc). Il est lié à la nature des sauts de l'acrobate, aux noms parfois pittoresques (saut du singe, du lion, saut périlleux, saut mortel...).

Héritiers des sauteurs égyptiens, des acrobates grecs et des jongleurs romains, les banquistes constituent la première population artistique itinérante, dispersée sur les routes de l'Europe après la chute de l'Empire romain. Se joignent à eux des aventuriers épris de liberté, des gentilshommes ruinés (le capitaine Fracasse de Théophile Gautier), des larrons fuyant la justice : ils forment ainsi des troupes bigarrées sujettes à la méfiance des villageois.

Comme les Romanis, les banquistes ont une haine farouche du paysan, avare et mesquin, qui peine à ouvrir sa bourse et dont le nom devient une injure chez les gens du voyage. Sont banquistes les jongleurs, les mimes, les danseurs de corde, les illusionnistes, les montreurs d'animaux et de marionnettes (corporation florissante du XVIe au XVIIIe siècle). Ils vont de château en forteresse, de foire en foire, pour gagner leur pitance. A la morte-saison, certaines troupes prennent l'habitude de retourner dans la région de Bergame, devenue à l'époque classique le principal foyer européen de formation des danseurs de corde.

Au XVIIIe siècle, sur le modèle de Philip Astley, les banquistes s'associent avec des cavaliers, anglais ou espagnols, et forment ainsi les premières troupes de cirque. Quelques dynasties ont traversé l'histoire : Chiarini, Lee, Price, Clarke, Zavatta et Knie.

Les foires

Manifestations urbaines et commerciales, les foires d'Europe rassemblent, depuis le Moyen Age, marchands ambulants, changeurs, mais aussi artistes : acrobates, marionnettistes, dompteurs, musiciens. Battant leur plein au XVIIe siècle, elles acquièrent une véritable dimension ludique et festive.

Les comédiens érigent des loges en bois, facilement démontables, pour s'y produire. Les banquistes et danseurs de corde y travaillent en palc, puis devant les théâtres de foire. Le visiteur assiste aux prestations désordonnées des saltimbanques et aux facéties de nombreux charlatans.

Mais les artistes forains ont fort à faire avec les différents privilèges royaux. Ainsi ceux conférant à l'Opéra de Paris le monopole du chant et de la danse, et à la Comédie-Française celui du jeu théâtral. En se développant, les petits théâtres de foire font concurrence aux établissements officiels qui déclenchent, en 1698, la « guerre comique ».

Malgré les procès, les fermetures et les démolitions, les forains passent outre ou contournent ingénieusement les défenses de dialoguer, chanter et jouer. Très populaires, ils emportent l'intérêt du public et deviennent finalement, avec leurs parades, la meilleure publicité pour les spectacles joués en salle.

Les Romanis

Originaires d'une province du Pakistan, le Sind, les Romanis fuient l'intolérance de la société indienne du XIe siècle. Ils traversent l'Europe, toujours en butte aux préjugés et aux persécutions, mais préservent, de siècle en siècle, leur langue et leurs coutumes. Hommes libres et nomades, ils gardent aussi intacte leur haine du paysan (cadjo), ce sédentaire dont le Romanichel (rabouin) vole volontiers les poules (krani) pour faire bouillir sa marmite.

Ils sont vanniers, forgerons ou maquignons ; musiciens, jongleurs, dresseurs d'animaux ou diseurs de bonne aventure (drabarni). De foire en foire, ils commercent ou mendient l'argent revenant aux hommes de la tribu (les morés). Pendant la morte-saison, on les dit « pêcheurs de poules » (prises à l'hameçon) ou maquilleurs de chevaux volés. A cause de cette réputation, certains leur contestent l'identité de banquiste (ou forain, terme plus contemporain).

Dans ses mémoires (Seventy Years a Showman), George Sanger (1827-1911) témoigne que forains et Gypsies ne partagent pas le même campement ni les mêmes activités et, en 1947, dans sa Merveilleuse histoire du cirque, Henry Thétard s'appuie sur le récit du banquiste anglais et les dires d'une directrice de théâtre forain, pour refuser aux Romanis, objets de fréquentes persécutions, une contribution à l'histoire du cirque.

Certaines dynasties du cirque sont issues des Romanis : Renz, Knebel, Lee et Bouglione dont l'arrière-petit-fils, Alexandre Romanès, est aujourd'hui directeur d'un cirque réputé.

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Article rédigé par Jean-Michel Guy et Thierry Voisin pour le magazine Textes et Documents pour la classe n° 819 du 1er septembre 2001.

Publié le - Mis à jour le 20-08-2015