La mer fascine les peintres

Publié le - Mis à jour le 03-03-2016

Le face-à-face des peintres avec la mer intensifie leurs sensations fortes et leurs émotions violentes.

 (1840-1926) peint "sur le galet", dans le vent et la pluie. il a enfilé plusieurs tricots, mis un ciré à capuchon et des bottes comme les marins et il lutte contre les rafales qui parfois lui arrachent sa palette et ses pinceaux des mains et menacent d'emporter son chevalet attaché avec des cordes et des pierres. il a le visage gelé et les mains raidies par le froid mais qu'importe ! il travaille comme à une bataille, au ras des vagues, abolissant tout lien avec la plage et défiant les rouleaux d'écume. son corps ressent la puissance du vent, les vagues qui se fracassent, les embruns, les grondements des galets, et il essaye de capter la violence et la beauté sauvage de la mer déchaînée. non, il ne va pas, comme william turner (1775-1851), jusqu'à se faire attacher par les matelots au mât du bateau pour mieux capter la force d'un orage en mer, inspirant à ce dernier des toiles magnifiques comme l'époustouflant Snowstorm.

grosse mer à etretat

Grosse mer à Etretat, Monet
Insecula

Mais cette proximité physique du peintre avec la mer, ce face-à-face avec la nature brute, c'est nouveau pour cette époque où les peintres travaillaient essentiellement dans leur atelier et utilisaient la mer comme décor de scènes bibliques ou historiques. L'énergie des oeuvres de Monet, soulignée par ses couleurs vigoureuses, traduit ses impressions du moment. N'est-il pas le père de l'impressionnisme, lui qui affirmait : "Un paysage n'est qu'une impression que le pinceau doit saisir en de subtiles harmonies, dans son instantanéité". De ses confrontations avec les éléments, des oeuvres en résulteront, immédiatement. Il y a la Grosse mer à Etretat, peint dans tous les tons de gris, La vague verte, ample mouvement de verts et de noirs, et bien d'autres. Monet peindra des séries entières d'un même site, fasciné et dérouté par les incessantes modifications de la mer avec les marées, les changements du ciel et le renouvellement continu des vagues.

La vague exerce en elle-même une fascination. Elle devient motif, abstraction. Monet est inspiré par Hogusai (1760-1849), peintre japonais "fou du dessin", qui décline la vague à l'infini, dans ses séries d'estampes dont La Grande Vague est un exemple impressionnant. Le fracas imminent de la vague crée une tension remarquable. Semblable à d'énormes griffes, l'écume va se saisir des minuscules barques, fétus de paille emportés par la vague gigantesque. La mer a un aspect terrifiant, elle est toute puissante vis-à-vis de l'homme, alors qu'au loin, le Mont Fuji apparaît, figé, irréel et serein.

hogusai

La Grande Vague, Hogusai
Wikipedia

Courbet (1819-1877) aussi subit l'influence d'Hogusai. Inlassablement, il va peindre le mouvement de la houle, la vague qui se dérobe et se renouvelle sans cesse, devenant une obsession et un défi immense. L'artiste veut capter, à travers la vague, l'instant et l'éternité. Saisir l'insaisissable. Il est cependant moins téméraire que Monet. Il peint dans sa baraque au pied de la falaise où la mer vient si près que l'eau salée frappe les carreaux comme de la grêle. Sa Mer orageuse et ses Falaises d'Etretat après l'orage révèlent sa peinture réaliste, spontanée, brute, où la nature sous tous ses aspects apparaît comme une immense réserve d'énergie et de mystère.

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Mer orageuse, Courbet

La fascination pour la mer n'a pas fini d'inspirer les artistes, les conduisant souvent à des conduites extrêmes. Le "surréaliste des surréalistes",  Yves Tanguy (1890-1976), obsédé par la mer, rêvait de s'y plonger à la suite du capitaine Nemo et fait apparaître dans ses tableaux de fonds marins tout un monde étrange d'êtres larvaires entourés d'hydres et d'algues bleues et roses. Quant au peintre naturaliste australien contemporain, Roger Swainston, il n'hésite pas à enfiler une tenue de plongeur et à s'initier aux techniques de peinture compatibles avec l'eau de mer pour réaliser ses tableaux sous l'eau !

Pour tous, la mer est invitation au voyage et au rêve. Elle donne un sentiment de liberté mais fait éprouver à l'homme sa finitude et sa faiblesse.

La mer est en bleu entre deux rochers bruns.
Je l'aurais aimée en orange
Ou même en arc-en-ciel comme les embruns
Etrange
Les couleurs du temps, Guy Béart

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