Qui a peur de Kant ?

Publié le - Mis à jour le 02-10-2017
présentation de l'auteur

Édith fuchs, normalienne et agrégée de philosophie, est professeur honoraire de philosophie en première supérieure et maître de conférence à l’institut d’études politiques de paris. elle fut également, en 2011, lauréate du Prix Osiris de l’Institut de France pour son ouvrage Entre Chiens et Loups. Dérives politiques dans la pensée allemande du XXe siècle, Paris (Le Félin), 2011. 

Dans la vie de professeur que Kant mena à Königsberg, où il était né en 1724, où il mourut en 1804, quelques traits, fictifs ou réels, contribuent à façonner une légende.

kant

h. wolff, La promenade de Kant, 1924, lithographie.
Kant-Ikonographie, Centre de Recherche Kant, Université Johannes Gutenberg de Mayence.

Ainsi, la célèbre immuable discipline de ses journées : Kant n’interrompait son travail que pour une promenade journalière, toujours la même à la même heure, de sorte que le voisinage réglait, dit-on, son horloge sur le passage du philosophe. On raconte que Kant ne rompit qu’en une seule occasion ce rituel pour donner satisfaction à l’impatient intérêt qui lui faisait attendre des nouvelles de la France révolutionnaire.

Son urbanité avec les gens du peuple n’est pas moins célèbre ; célèbre encore son fidèle valet. La légende lui attribue l’invention des supports-chaussettes : un philosophe à sa table de travail a besoin de quelque confort corporel, et la pratique de la spéculation n’empêche aucunement le souci des choses qu’on appelle « concrètes ».

Il n’y a, en revanche, nulle légende à rappeler que Kant ne commença à publier la philosophie qui lui appartient en propre que vers la cinquantaine, âge à partir duquel la fécondité philosophique du « sage de Königsberg » fut, jusqu’à la fin de sa vie, proprement admirable.1

il faut enfin souligner que kant n’a jamais cessé d’enseigner non pas seulement la logique et la métaphysique, mais aussi l’anthropologie, la pédagogie et régulièrement la géographie physique. « nous possédons de nombreux témoignages d’admiration dont le plus célèbre fut celui de herder […] le professeur ne doit pas apprendre des pensées mais à penser ».2

on voit donc bien que, loin d’être cantonné, si on peut dire, à l’aridité d’une philosophie radicale, kant s’attache à toutes les avenues de la connaissance comme à toutes celles de la condition humaine : il écrit sur l’éducation comme sur les œuvres d’art, sur la croyance aux fantômes comme sur la religion, sur le droit comme sur la mécanique de newton…

dans cette immense production, il convient de mettre à part les écrits précritiques, c’est-à-dire ceux dans lesquels kant n’a pas encore conquis sa philosophie propre. le tournant est marqué par la dissertation de 1770 avec la doctrine selon laquelle espace et temps relèvent de l’intuition sensible et non d’une saisie intellectuelle (comme c’était par exemple le cas pour descartes qui faisait de l’étendue une idée, caractérisant la nature des corps matériels).

présenter, c’est-à-dire interpréter la philosophie kantienne n’entre pas dans le présent propos – aussi bien les ouvrages qui s’y adonnent remplissent des bibliothèques. c’est plutôt un portrait de cette philosophie qu’il s’agit d’esquisser en espérant convaincre que les œuvres du philosophe procurent au lecteur instruction et délectation.

toutefois, pour croire que lire kant est délectable, il faut se débarrasser d’une crainte.

1 Alexis Philonenko écrit : « … de 1770 à 1781 Kant ne publie pratiquement rien. Après 1781, il ne cesse de publier et son dernier écrit date de 1798. » (L’Œuvre de Kant, T. II, Vrin, 1972, p. 15.)

2Ibid, T. I, Vrin, 1969, p. 24.

 

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