C'est la faute à Rousseau

Publié le - Mis à jour le 11-04-2017
Édith Fuchs, normalienne et agrégée de philosophie, est professeur honoraire de philosophie en première supérieure et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris. Elle fut également, en 2011, lauréate du Prix Osiris de l’Institut de France pour son ouvrage Entre Chiens et Loups. Dérives politiques dans la pensée allemande du XXe siècle, Paris (Le Félin), 2011.
statue de rousseau

Statue de Jean-Jacques Rousseau, réalisée par Mars-Vallett (1909), parc du clos Savoiroux, Chambéry (Savoie).
Photo © Martine Verlhac

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers » ; « … une poignée regorge de superfluités tandis que la multitude manque du nécessaire ». De telles paroles enflammées, prises parmi cent du même accent, sont demeurées inoubliables, même pour ceux qui ne les avaient jamais lues. Aussi n’est-il nullement insensé de tenir les écrits de Rousseau pour une des causes intellectuelles de la Révolution française. Pourtant, tout dans Rousseau, penseur du Droit, s’insurge contre la violence politique !

La vérité de l’œuvre, si on la considère en son entier et pour elle-même, ne coïncide guère avec les « effets » suscités par sa continue popularisation. Dira-t-on qu’il en va toujours ainsi ? Oui et non. C’est que, déjà de son vivant, Rousseau fut l’objet de vivaces passions contraires : choyé et protégé par les uns, il fut aussi raillé et vilipendé par les autres – on connaît l’animosité de Voltaire. Or, ce pour quoi il est aimé et loué est exactement ce qui suscite la hargne des détracteurs ; là gît la spécificité de son « destin », alors qu’en général, détracteurs et laudateurs d’un philosophe n’invoquent aucunement les mêmes raisons.

Est-il tenu pour le père de la liberté civile et de la démocratie ? D’autres verront en Rousseau l’ancêtre du totalitarisme parce que, fondée sur la loi, elle-même expression de la volonté générale, cette liberté serait un leurre.

Serait-il l’« inventeur » bienfaisant de l’enfance ? Au contraire disent certains : voyez-le s’écrier « aimez l’enfance, favorisez ses jeux », comme si la sévérité n’était pas requise à l’égard des galopins, comme si la « bonté naturelle » ne faisait pas offense à l’idée de l’homme pécheur. Il en va de même quand il s’agit de la morale, de la religion, de la nature, de la sensibilité, des passions, et, pour tout dire, de la conception rousseauiste de l’homme et de la société.

L’œuvre et la postérité de Rousseau en font une figure majeure du Panthéon national. Mais, pour devenir un mythe, il fallait que ce que Rousseau nomme son « système » soit démembré et que chaque membre soit isolé et réduit à quelques vibrantes formulations : c’est là le prix de sa perdurante renommée, même trois siècles après sa naissance.

Qu’il s’agisse donc de la politique, de la morale ou de l’éducation, à ceux qui crient « c’est la faute à Rousseau », l’œuvre autorise à rétorquer « vive Rousseau » !

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