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La Révolution française : « la faute à Rousseau » ?

La Révolution française : « la faute à Rousseau » ?

Publié le - Mis à jour le 27-08-2016

« L’homme du monde (…) qui a le plus d’aversion pour les révolutions et les ligueurs de toute espèce »1, écrit Rousseau de lui-même. On lui a pourtant attribué la paternité de la Révolution française. Qu’en est-il ?
La réponse se trouve dans les notions de « contrat social » et de « volonté générale ». Il faut comprendre que le contrat social est un concept théorique et non une obligation juridique. Il faut comprendre également que la volonté générale n’est pas une supposée « volonté collective » qui écraserait les individus.

du contrat social

page titre, première édition du contrat social, 1772.
Compulser le manuscrit conservé à la Bibliothèque de Genève.

Loin de croire qu’il serait nécessaire de « tout » balayer pour bâtir à neuf, Rousseau au contraire ne cesse de montrer que la vie des corps politiques et des institutions repose sur les mœurs, sur la « loi, gravée dans le cœur des citoyens ». Quand un penseur est persuadé comme il l’est, que les relations sont indissolubles entre politique et éducation, il ne saurait prêcher révolution et guerre civile. Il y a plus : aucune philosophie politique n’est programmatique. Penser la nature du politique ne consiste pas à élaborer des propositions de changements.

Or, la notion de contrat social, comme celle de volonté générale, ne désignent aucun phénomène réel, passé ou à venir ; rappelons qu’aucun penseur du « pacte social » à l’âge classique ne songe à une situation primitive qui aurait existé, mais tous cherchent à cerner les principes sur lesquels se fonde toute société politique. Toutefois, contrairement à celui de ses prédécesseurs et contemporains, le « contrat originaire » de Rousseau, qui doit rendre raison de ce qui fait qu’un peuple est peuple, n’est nullement contractuel. Il ne faut pas imaginer, selon Rousseau, deux termes – le peuple et un monarque, tel que le premier, en échange de sa sécurité, renoncerait à sa liberté naturelle. Un tel « pacte de sujétion », comme l’envisage Hobbes, conçu, quant à lui, sur le modèle contractualiste, est non seulement inacceptable, mais suppose le problème résolu : comment en effet un peuple pourrait-il être peuple en dehors du corps politique ?2 En outre, comment des êtres humains pourraient-ils aliéner ainsi leur liberté ?

De là cet étrange « contrat » qu’invente Rousseau où « chacun contractant pour ainsi dire avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport : savoir comme membre du souverain, envers les particuliers, et comme membre de l’Etat, envers le souverain »3 ce qui signifie que « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ».

Cela signifie que la volonté générale est la volonté de chacun et non une fictive volonté collective.

Chacun, en tant qu’être raisonnable, sait bien que, si son intérêt propre n’est pas exactement l’intérêt public, il est cependant totalement suspendu à ce dernier – ce que souvent chacun comprend dans les crises et les guerres. C’est bien sûr en tant que je suis aussi déraisonnable que j’imagine séparer les deux. La grande difficulté à laquelle se heurtent aussi bien les sages institutions que la plus perspicace éducation, c’est que si chacun est capable de voir où est le meilleur, cela n’empêche souvent pas de faire le pire.

Voilà pourquoi Rousseau, contrairement à la majorité de ses contemporains, ne croit nullement à un progrès linéaire de l’humanité et mérite au contraire d’être rangé parmi les penseurs de la décadence. Sa conviction est que, même si la volonté générale parvenait à se faire jour dans une société, elle finirait toujours par être anéantie sous les coups de boutoir des intérêts particuliers – c’est-à-dire de groupes particuliers qui parviennent à utiliser pour eux-mêmes puissances et biens publics. Autrement dit, loin de croire aux capacités transformatrices et même rédemptrices de l’action politique et des révolutions, Rousseau juge que, au mieux, institutions et actions politiques ne peuvent que freiner le cours des choses qui voue le corps politique à sa dissolution.

1Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogue troisième.

2 « Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, je ne vois là qu’un maître et des esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef (…) il n’y a là ni bien public, ni corps politique. » Et, plus loin, Rousseau ajoute « (...) Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil ; il suppose une délibération publique. Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est peuple ; car cet acte (...) est le vrai fondement de la société. » (Contrat social, liv. I chap. V.)

3Contrat social liv. I- chap. VI et VII. Le souverain désigne, sous la plume de Rousseau, « l’ensemble des particuliers qui le composent » de sorte qu’ « il n’a ni ne peut avoir d’intérêt contraire au leur ». La souveraineté du souverain consiste à vouloir l’intérêt général, lequel coïncide avec celui de chacun des membres. Rousseau appelle Etat les institutions publiques qui mettent en œuvre les actes/décisions du souverain ; en ce sens, le souverain sera dit « actif » et l’Etat, « passif ».

Découvrez à l'aide d'un quiz les lieux où Rousseau à su se mettre en scène selon Starobinski.

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