Rameau au cœur d’une guerre esthétique et politique

Publié le - Mis à jour le 02-10-2017

Entre 1752 et 1754, la querelle (ou guerre) des Bouffons agite violemment le monde parisien des arts et de la culture : on s’insulte, on se provoque en duel, on multiplie les pamphlets et les écrits pour terrasser l’adversaire. Le conflit débute en août 1752, lorsqu’une troupe italienne (nommée les Bouffons, d’où le nom de la querelle), invitée par l’Académie royale de musique et de danse, donne une série de représentations de La Servante maîtresse de Pergolèse. Cet intermède lyrique à caractère comique enflamme les esprits : le « coin du roi », regroupant à l’Opéra, près de la loge de Louis XV, les partisans de la musique française, s’oppose au « coin de la reine », camp des partisans de la musique italienne, regroupant près de la loge de Marie Leszczynska tous les Encyclopédistes, qu’on appelle aussi les « Philosophes » (Grimm, Rousseau, Diderot, d’Holbach…).

portrait de rousseau

Jean-Jacques Rousseau

L’enjeu du débat porte moins sur la musique elle-même que sur le contenu des livrets. Les promoteurs de l’Encyclopédie, ouvrage monumental et novateur publié à partir de 1751-1752, machine de guerre des hommes des Lumières contre l’Ancien Régime et ses conservatismes, attaquent, Rousseau en tête, l’opéra français et les sources qui le nourrissent : un genre aristocratique, instrument de la politique royale, empreint de références mythologiques, qui a évolué vers des formes où triomphent la féerie, l’exotisme, le faste et l’illusion. À cette tradition, qu’à leurs yeux Rameau représente, ils opposent la vivacité du nouvel opéra italien, le « naturel » de ses personnages « réalistes », apparemment issus de la vie quotidienne (alors qu’en réalité leurs silhouettes stylisées appartiennent surtout au répertoire codifié de la commedia dell’arte).

Rousseau ajoute un argument musical à la controverse : il défend la simplicité et le charme mélodiques de la musique italienne et critique la complexité harmonique de Rameau, que par ailleurs il déteste pour des raisons personnelles. Il fonde ses critiques sur des présupposés philosophiques plus qu’esthétiques : pour lui, la science harmonique est le fruit d’un travail appris ; elle est l’héritage d’une culture qu’il récuse. En défendant la mélodie et sa simplicité, il prétend défendre la musique du cœur et sa spontanéité. Comme le souligne le musicologue Philippe Beaussant, « ce n’est donc pas l’harmonie en soi qui est visée, c’est la société qui lui a donné naissance. […] Aussi Rameau pourra accumuler dans ses écrits toutes les preuves qu’il a raison : il a tort ; mais ce n’est pas lui qui a tort, c’est le monde qu’il ne conteste pas, et qu’il sert. Il pourra multiplier les ouvrages tels que Les Erreurs sur la musique dans L’Encyclopédie : ses démonstrations sont sans effet. Car il parle de musique, alors que ses adversaires parlent, en fait, de politique ».

Retrouvez le dossier complet dans le n°8 de L’Éléphant, la revue de culture générale, octobre 2014.

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