Entretien avec Paul Rozenberg, producteur de Jusqu'au dernier

Publié le - Mis à jour le 26-06-2015
conférence d'evian

Dessin de presse du New York Times sur la Conférence d’Évian de 1938.
Jusqu’au dernier. La Destruction des juifs d’Europe. Crédit Photo : © Memorial de la Shoah.

HISTORIA –Quelle est l’ambition de cette magistrale série documentaire, d’une durée de sept heures ?

PAUL ROZENBERG – Informer, encore et toujours ! Nous pensions connaître l’essentiel sur le sujet. Mais nous avons découvert énormément d’éléments nouveaux sur certains faits historiques. L’historiographie évolue depuis la chute du mur de Berlin. On regarde les mêmes événements à la lumière d’autres analyses. Par exemple, je n’avais jamais perçu l’impact de la conférence d’Évian – organisée en 1938 pour venir en aide aux réfugiés juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme ; j’avais toujours entendu dire que la conférence de Wannsee (1942) avait été l’un des éléments fondateurs de la Solution finale… Eh bien non ! Elle fut un élément parmi d’autres. Concernant le rôle des Alliés, il  ne faut pas confondre les faits historiques avec les sensibilités historiques. Il y a des choses auxquelles on a envie de croire et il y a les faits, têtus. Le travail des réalisateurs, William Karel et Blanche Finger, a permis d’aller au-delà d’un certain nombre d’idées reçues. L’expertise des historiens s’est ainsi avérée des plus éclairantes.

H. –Pourquoi avoir préféré les récits des historiens aux témoignages des survivants ?

P. R. – Il reste de moins en moins de survivants. Leur parole est bien évidemment précieuse, mais il y en a peu dont le témoignage n’a pas été capté, ne serait ce que par la fondation Spielberg ou par le mémorial de la Shoah. Ils ne trahissent ni ne travestissent l’Histoire, mais le témoignage, par nature, est plus fragile. Mon souci, dans ce XXIe siècle, est d’être implacable : pour aborder la destruction des Juifs d’Europe, il faut être rigoureux à l’extrême. C’est le cas des historiens que nous avons sollicités, parmi les meilleurs de leur pays.

H. –Parmi ces derniers figurent des Allemands et des Polonais. A-t-il été difficile de les convaincre ?

P. R. – Les historiens allemands ont accepté de participer à ce projet sans aucune hésitation. Lorsque j’ai rencontré un producteur allemand pour envisager une coproduction, il m’a fallu trente secondes pour le convaincre. Il a 45 ans, il vient de l’ex-Allemagne de l’Est et a épousé une Polonaise. L’état d’esprit en Allemagne ne pose plus aucun problème. En Pologne, c’est une autre histoire… Nous n’avons pas rencontré de résistance parmi les historiens polonais, mais la télévision refuse de diffuser le documentaire. Je suis pourtant prêt à leur céder gratuitement. C’est l’institution qui fait blocage. Radio Maria, liée à l’épiscopat polonais, est ouvertement antisémite. Les Polonais n’ont pas encore résolu ce problème-là.
 

première chambre à gaz du camp d'extermination de majdanek (lublin, pologne)

Première chambre à gaz du camp d’extermination de Majdanek (Lublin, Pologne).
Jusqu’au dernier. La Destruction des juifs d’Europe. Crédit Photo : © Olivier Raffet / Zadig Productions.


H. –Que répondez-vous à ceux qui seraient tentés de dire : « Un documentaire de plus sur la Shoah ! On a déjà tout dit sur le sujet » ?

P. R. – C’est faux ! On ne sait pas tout. En 2010, lors de la sortie du film La Rafle, un journal a publié un sondage dans lequel la majorité des Parisiens âgés de 15-35 ans dit ne pas connaître la rafle du Vel’ d’Hiv. Et ceux de plus de 65 ans non plus ! J’en conclus que les premiers ne savent pas – ou ne veulent pas savoir ; quant aux autres, ils sont dans le déni.

H. –Quels sont les principaux fonds d’archives que vous avez consultés ? Est-ce que depuis Shoah, de Claude Lanzmann, en 1985, de nouveaux documents sont devenus accessibles ?

P. R. – Le film de Lanzmann est extraordinaire. Mais Shoah est une œuvre de cinéma, avec peu d’archives. Notre ambition était de faire une série documentaire pour la télévision, accessible au plus grand nombre. Depuis la chute du Mur, des archives allemandes, polonaises et russes se sont ouvertes. Mais la spécificité de notre travail tient aussi au fait que nous avons utilisé des archives privées, les images de la famille Katz, par exemple.

H. –Les jeunes générations n’ont plus forcément conscience de cette horreur, par désintérêt, parfois par ignorance, voire par parti pris. Allez-vous organiser des projections dans les collèges et les lycées ?

P. R. – Absolument ! France Télévisions prépare des master class avec des professeurs d’histoire. Ces derniers vont sélectionner des extraits du programme pour des classes du secondaire, à Paris et en banlieue. Le visionnage donnera ensuite lieu à des débats et à des discussions avec les élèves. Avec le ministère de l’Éducation nationale, je vais mettre le film à disposition des enseignants comme outil pédagogique. Nous avons également signé des conventions pour que des organismes tels le mémorial de la Shoah ou la Fondation pour la mémoire de la Shoah projettent le film. Je tiens à rendre hommage à toute l’équipe qui a travaillé sur ce programme. Passer quatre ans avec des fantômes et des morts est une expérience éprouvante, pour ne pas dire un cauchemar. ­

Propos recueillis par Éric Pincas

 

En partenariat avec Historiahistoria







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