1913, l'Europe à la fin d'une Belle Époque

Publié le - Mis à jour le 30-08-2013

L’Europe, impérialiste et prospère, atteint en 1913 l’apogée de sa puissance. À la veille d’une guerre mondiale qui la laissera exsangue, elle s’impose comme le continent des innovations scientifiques, de l’effervescence artistique et du développement des idées socialistes.

L’Europe du progrès est une Europe impérialiste, riche, qui peuple le monde

Une Europe qui peuple le monde

1913 marque une sorte d’apogée pour l’Europe occidentale. Son industrialisation rapide et les progrès qui en découlent lui permettent en effet d’être le premier continent à connaître la transition démographique : sa population augmente fortement car sa mortalité a chuté brusquement du fait des progrès de la médecine et de l’hygiène. L’Europe (y compris la Russie) passe ainsi de 265 millions d’habitants en 1850 à 450 millions en 1913, cette brusque croissance démographique obligeant les populations pauvres de nombreux États à émigrer : en 1850, 2,1 millions d’Européens décident ainsi de quitter le continent ; ils seront 6,7 millions en 1890 et 11 millions chaque année entre 1901 et 1910. Il faut ici noter l’exception française : en fait, la France ne connaît pas cette forte croissance démographique (36 millions d’habitants en 1850, 41 millions en 1913), ses habitants émigrent donc assez peu et le pays a recours à l’immigration pour remplir ses usines et trouver la main-d’œuvre nécessaire dans ses mines. Tous ces Européens émigrants vont peupler le monde – les États-Unis pour près de 30 millions d’entre eux, mais aussi l’Argentine, le Brésil, le Canada, l’Australie, les Antilles et l’Afrique du Nord. Cette émigration participe sans conteste à la mise sous influence du monde par l’Europe sous des formes diverses, la langue et la culture étant les plus évidentes. Ainsi, l’ensemble du continent américain voit disparaître les langues indigènes pour laisser la place à quatre langues européennes : l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français. Il serait bien trop long de décrire la façon dont l’Europe a marqué en profondeur les sociétés américaines dans leur culture et dans leur organisation sociale et politique, mais on retiendra pour exemple la devise du Brésil, inscrite sur son drapeau : Ordem e Progresso (« Ordre et Progrès »), directement inspirée du philosophe positiviste français Auguste Comte.

europe 1913 carte 1

crédit : Allix Piot

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Une Europe savante

L’idée d’un progrès rectiligne et irrésistible caractérise l’Europe de la Belle Époque. C’est en effet ici que les découvertes scientifiques et technologiques se sont enchaînées durant un siècle, d’abord en Angleterre dès la fin du XVIIIe siècle puis en France et en Belgique. L’industrialisation a ensuite gagné l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, l’Italie, la Russie. À condition d’écarter l’Américain Thomas Edison, la plupart des inventions marquantes sont européennes : 1860, le moteur à explosion (Lenoir) ; 1871, la dynamo (Gramme) et le moteur à essence (Daimler-Benz) ; 1890, la TSF (Branly) et l’avion (Ader) ; 1895, le cinéma (frères Lumière) ; 1899, l’aspirine (Bayer)… L’académie Nobel ne détonne pas dans cette domination scientifique, au contraire, puisque, sur les soixante-sept prix décernés entre 1901 et 1913, seize le sont à des Allemands, quatorze à des Français et sept à des Britanniques, et quelques autres à des Hollandais, des Italiens, des Suisses ou des Belges. Seuls trois prix décernés à des Américains échappent à cette hégémonie – mais, à cette date, ces derniers sont encore des immigrés européens !

Conscients de ce progrès, les Européens cherchent à le célébrer dans de grandes Expositions universelles qui, en toute logique, se tiennent essentiellement sur leur continent. Si la première se tient Londres en 1851, les deux plus marquantes à Paris sont celles de 1889 et 1900, puis viennent Bruxelles (1910), Turin (1911) et Gand (1913). Par des exploits spectaculaires, les Européens démontrent qu’ils peuvent allier technologie et audace : Blériot traverse ainsi la Manche en avion en 1909 ; quatre ans plus tard, c’est Roland Garros qui traverse la Méditerranée. La puissance scientifique de l’Europe prépare en outre d’autres révolutions, comme à l’université de Manchester, où Ernest Rutherford identifie en 1911 la structure de l’atome, jusque-là réputé indivisible : cette discontinuité de la matière répond aux théories d’Albert Einstein, qui, la même année, formule une nouvelle loi de la gravitation universelle. Cette domination scientifique et technologique déjà ancienne permet aux Européens de dominer militairement le monde depuis le XVIe siècle. Néanmoins, depuis le XIXe siècle, la colonisation et l’exploitation du monde constituent un système plus mondialisé encore.

Une Europe coloniale

Le fait de coloniser n’est certes pas réservé aux Européens, mais ce sont eux qui créent un système complexe, une exploitation économique accompagnée d’un discours la justifiant. Rudyard Kipling, dans un célèbre poème de 1899, Le Fardeau de l’homme blanc, évoque ainsi une justification raciale et morale de la colonisation : l’homme blanc doit assumer son « fardeau », sa responsabilité de « civiliser » les peuples et de faire cesser la misère. Outre la mission civilisatrice, on développe d’autres arguments : la christianisation, bien sûr, la recherche de marchés, la quête de placements intéressants et enfin la volonté de satisfaire un orgueil national parfois malmené (en particulier celui des Français après l’humiliant traité de Francfort en 1871).

Derrière ces discours, les Britanniques, les Français, les Portugais, les Belges et les Allemands ont bataillé pour se partager des terres réputées « vierges » afin de les exploiter. En 1913, 39,1 % des terres émergées sont dominées par des Européens, ce qui représente 554 millions d’habitants soumis, soit un tiers de l’humanité, l’Empire britannique demeurant la construction coloniale la plus vaste, où « le soleil ne se couche jamais » (voir L’éléphant n° 2).

europe 1913 carte 2

crédit : Allix Piot

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Une Europe prospère

Ces empires coloniaux alimentent en matières premières les industries du continent tout en leur en offrant des débouchés et permettent aux Européens de connaître une prospérité inégalée jusqu’alors. Cette prospérité s’appuie sur une forte expansion des biens de consommation, puisque les nouveaux produits élaborés par l’industrie sont achetés par une population plus urbanisée et dont le niveau de vie s’est largement amélioré : produits alimentaires (biscuits, chocolat, thé, café, tabac), téléphones, gramophones, bicyclettes et automobiles se répandent, autorisant l’économiste John Maynard Keynes à écrire qu’« un habitant de Londres pouvait, en dégustant son thé du matin, commander par téléphone les produits variés de toute la Terre en telle quantité qui lui convenait ». Certes, tous ces biens ne sont pas encore accessibles à tous et partout, mais ils jettent déjà les bases d’une première société de consommation.

Les biens de production connaissent aussi une très forte progression, la production d’acier étant à cet égard assez révélatrice : les cinq premières puissances industrielles européennes produisent 34 millions de tonnes en 1913 contre seulement 11 millions en 1900. Quant à leurs produits manufacturés, ils sont exportés partout dans le monde grâce aux difficiles progrès du libre-échange mais également grâce à la navigation à vapeur (le steamer). Ainsi, l’Europe fournit à l’Afrique plus de 75 % de ses produits manufacturés. Cette domination industrielle et commerciale permet aux puissances du continent de devenir les « banquiers du monde » en possédant à la veille de la Grande Guerre plus de 60 % du stock d’or mondial. Mais ce sont avant tout les capitaux placés à l’étranger qui assurent des revenus confortables. En 1913, six pays européens (Royaume-Uni, France, Allemagne, Suisse, Belgique et Pays-Bas) détiennent 90 % des capitaux placés à l’étranger. Ces capitaux sont certes investis dans les colonies mais également dans les autres pays industrialisés et témoignent déjà d’une première mondialisation financière. Pourtant, l’Europe, si puissante soit-elle, doit faire face à des rivalités et à des doutes profonds.

 

En partenariat avec L'éléphantl'éléphant

l'éléphant est une nouvelle revue de culture générale qui paraît tous les trimestres. Elle traite à la fois de sujets de culture générale « classique » (sans lien avec une actualité) et de thèmes qui font écho à un événement contemporain.

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